Le culte au quiconque

Les malades m’avaient prévenu de longue date de cette religion que l’on était en train d’imposer, et tout particulièrement en France, le « culte au quiconque ». Je me souviens de l’un de mes premiers étonnements lorsque j’ai commencé à travailler à l’hôpital psychiatrique, il y a maintenant bientôt 40 ans. Vous ne pouvez pas soupçonner le nombre de malades qui m’ont fait la même remarque. Au bout d’un certain temps, lorsqu’ils s’étaient habitués à ma présence — ce pouvait être au bout de cinq minutes ou bien de plusieurs semaines, ils me demandaient : « Dites-moi, il y a quelque chose qui me dérange ici… pourquoi m’a-t-on enfermé avec tous ces fous ? » L’on pourrait penser que ce type d’énoncé est une parole démente sortie d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe. En vérité, il s’agit d’un cri de révolte contre le culte au quiconque… Je me souviens que nous autres, thérapeutes, en ce temps-là, nous qui avions une éducation psychologique, une formation psychanalytique, nous souriions par devers nous, pensant, ou même murmurant : « Il nie sa maladie ». Mais il ne s’agissait nullement de cela ! Ce que le malade contestait, ce contre quoi il se révoltait, c’était d’avoir été fourré d’office dans une catégorie, un groupe — d’avoir été traité en « quiconque ». Ces gens avec qui il avait été hospitalisé, ce n’étaient pas ses amis, pas ses parents. Il ne comprenait pas pourquoi on le considérait comme étant un de leurs identiques. Il acceptait même de penser qu’il était psychotique. « On peut naître ainsi ou peut-être même le devenir ; mais ce n’est pas une raison d’être transformé en quiconque ». En ce temps, les patients étaient les seuls à percevoir ce diktat sémantique imposé par l’institution, par l’ambiance, accepté par les thérapeutes ; les seuls à le refuser, à se révolter…

« Ce n’est pas que je suis « quelqu’un », s’écriaient-ils en silence dans leur révolte, mais je ne suis pas « n’importe qui » !

Comme toute religion, le « culte au quiconque » irrigue et fabrique la vie sociale. Il donne lieu à ces grands rituels publics que sont devenus les procès en cour d’assises ; il fixe les normes des comportements sociaux…

« Elle a tué son bébé âgé de 16 mois en l’étouffant dans la salle de bains »… En quoi une telle information me concerne-t-elle ? Pour quelle raison, chaque soir, je dois écouter une série de nouvelles ainsi calibrées pour laisser émerger un quiconque. Parce que la conclusion s’imposera d’elle-même. La voisine que vous croisez dans votre escalier chaque matin, celle que vous saluez à la boulangerie ou dont le visage familier apparaît derrière le journal dans le métro… cette voisine pourrait se transformer en une furie infanticide. Cette information m’est adressée car cette femme pourrait être : « n’importe qui »…

L’information n’est pas une invitation à connaître le monde, mais une fabrique quotidienne d’une divinité impalpable à qui vouer un culte : le quiconque.

Comme toute religion, ce culte est entretenu de manière très active par des prêtres, des adeptes et des sympathisants. Je suis persuadé qu’un jour, l’on finira même par représenter son dieu ; l’on finira par ériger une statue représentant « N’importe qui »…

Je me sens viscéralement opposé à cette religion. Il me semble que, plus que tout autre, elle vient en contradiction avec l’une des nécessités vitales des êtres humains : la possession d’une « âme ».

TN

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2 réflexions sur “Le culte au quiconque

  1. Ça fait du bien de lire ça ! C’est rafraichissant ! Vive les âmes!
    Quand j’y pense, on s’échine à laisser une trace derrière soi alors on ne va pas se laisser traiter de quiconque !

    D’ailleurs cette religion dont vous parlez est bien pratique, quand il y a beaucoup de morts d’un coup, ils deviennent quasi invisibles… et on passe à autre chose

  2. En lisant quelques articles de vous je repense à une situation que j’ai vécue en 2008. Dans l’école primaire où va mon fils j’étais bénévole pour animer la bibliothèque. Je faisais la lecture à un petit groupe quand d’une classe a surgi un maitre d’école en furie contre un de ses élèves de CM1. J’ai fait comme si de rien n’était et par hostilité je ne me suis pas arrêté dans ma lecture. Il a crié plus fort et a laissé le garçon puni là assis pas loin de nous. Il est rentré dans sa classe et a continué son cours pendant que je me levais pour voir ce garçon et j’ai entendu « donc je disais Charles Martel a arrêté les arabes à Poitiers » le garçon qui était visiblement nord-africain avait une revue de sport à la main. Il lisait autre chose donc pendant le fameux cours d’histoire. J’ai compris quelque chose ce jour-là. je me suis souvenue de mon enfance où 40 ans plus tôt j’ai entendu la même phrase et j’ai senti la honte s’abattre sur moi. Envahisseuse. Barbare. J’ai cherché depuis des livres d’histoire qui racontent l’histoire de France autrement et j’ai trouvé Suzanne Citron, Marc Ferro qui dans leurs écrits critiquent la façon dont on enseigne l’histoire à l’école. Il y a encore du travail à faire !!

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