Congrès annuel de la société suisse de psychiatrie et de psychothérapie

Tobie Nathan à Interlaken

N’oubliez pas la richesse des pauvres !

du 14 au 16 septembre 2011 à Interlaken

Mon propos est ici de tracer les contours de l’ethnopsychiatrie que je pratique et j’enseigne. Je sais qu’il existe plusieurs formes de discours – peut-être faudrait-il dire plusieurs disciplines – cherchant à articuler les données anthropologiques et psychopathologiques, qu’elles se son succédé selon les époques, avec les théories du temps, les préoccupations, voire les tics d’une époque ou d’une autre. Il va sans dire que je défends mes options. Je vais donc exposer ici quelques éléments de l’histoire, les soubassements théoriques et les développements récents de cette ethnopsychiatrie. Vous verrez combien elle est spécifique

Un peu d’histoire

Georges Devereux a toujours affirmé que ce n’était pas lui, mais Louis Mars, un psychiatre haïtien passionné de Vaudou et engagé dans les activités politiques liées à la décolonisation, qui fut à l’origine du mot « ethnopsychiatrie ». Dès les années ‘30’, Louis Mars scrutait la culture haïtienne recherchant les homologies avec les données psychiatriques, mais aussi les singularités culturelles. Il a écrit sur les zombies, sur le vaudou, sur les rituels thérapeutiques sous forme de transe[1]. Pour lui, il était évident que le peuple haïtien, son peuple, était dépositaire de techniques de soin anciennes, aux logiques profondes. Reconnaître ces faits, les afficher, s’en faire le porte-parole était pour lui à la fois travail de psychiatre et véritable action politique — une sorte de profession de foi qu’on pourrait résumer par la formule : « n’oubliez pas la richesse des pauvres ! » Autrement dit, les pays en voie de développement disposent aussi de cultures — ce que l’on oublie toujours — et mettent en œuvre des intelligences complexes.

Par la suite, Louis Mars abandonna la pratique de la psychiatrie, se consacrant toujours plus à la politique[2]. Mais, lorsqu’il était psychiatre, il préconisait volontiers de faire ce qu’il appelait déjà de « l’ethnopsychiatrie » plutôt que de la psychiatrie, qu’il ne s’agissait pas seulement d’efficacité thérapeutique, mais aussi d’engagement politique[3].

Dans les termes de l’époque, le mot « ethnopsychiatrie » s’inscrivait dans une longue série « d’ethnosciences ». On parlait d’« Ethnopsychiatrie », comme on disait aussi « ethnobotanique », « ethnozoologie » ou « ethnomathématiques ». Il paraissait alors incontestable que les peuples transmettaient de génération en génération des connaissances de leur milieu et des savoir-faire institués. Toutes ces disciplines à préfixe « ethno » qui fleuriront dans les années d’après-guerre  aboutissaient le plus souvent à la conclusion que des peuples n’ayant pas de tradition écrite étaient néanmoins riches de savoirs véritables, comparables à notre « science ». Ce sont précisément ces savoirs, sans représentants savants, sans académie, sans revues à comité de lecture, sans comités de sélection, que l’on appelait « ethnosciences ».

Mais dans « ethnosciences », le préfixe « ethno », impliquait qu’il s’agissait de savoirs liés à un peuple et non de savoirs généraux surplombant de leur vérité universelle une humanité unifiée. Idée surprenante, que l’on a du mal à comprendre aujourd’hui, que celle de l’existence de savoirs liés à un peuple. Car si elles constituent de vrais savoirs et concernent de ce fait l’humanité entière, la quintessence de ces ethnosciences était réputée secrète, un peu comme si leur substance avait été confiée à une population déterminée, déposée en son intimité, préservée au chaud, dans sa langue. Il est vrai que ces savoirs se transmettent plutôt de manière initiatique, que leur acquisition est liée à des statuts spécifiques, bien loin de notre culture ouverte à tous.


[1] Louis P. Mars, M.D.
From, 1945, « The Story of Zombi in Haïti », Man: A Record of Anthropological Science.
Vol. XLV, no. 22. pp. 38-40.
March-April, 1945. 1962, « La crise de possession et la personnalité humaine en Haïti ». Revue de psychologie des peuples 17.1 (1962): 6-22. 1966, « La psychiatrie au service du tiers monde, nouvelles considérations ». Psychopathologie Africaine, vol. 2 – n° 2 Dakar 1966.

[2] Le docteur Louis Mars (1906-2000), médecin, psychiatre, a été membre de l’Académie de Médecine de New York et couronné par l’Académie de Médecine de Paris. Il a été élu député en 1946 et fut un temps Ministre des Affaires Etrangères de Haïti. Par la suite, il a eu une longue carrière diplomatique.

[3] Louis Mars assista un jour de 1973 au séminaire de Devereux, et là encore parla de l’importance politique de l’ethnopsychiatrie.

Le texte intégral de la conférence sera publié dans les mois à venir …/…

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6 réflexions sur “Congrès annuel de la société suisse de psychiatrie et de psychothérapie

  1. Bonjour Monsieur Nathan, je suis psychologue clinicien, italien, plus spécifiquement, napolitain.
    J’ai suivi vos travaux et souvent vos conférences à Paris 8, et vous avez été aussi dans mon jury quand j’obtenu le DEA. Je vous félicite de cette introduction que je trouve d’une « fraiche clarté », plus claire des autres propos que j’ai lu pendant mes approfondissements. Dans mon cabinet, souvent, je rencontre personnes de toute culture et je sais l’importance de toucher «la terre langagière » de l’émigrant au-delàs de l’universalisme théorique. Avez-vous jamais travaillé sur la culture napolitaine ? Le tarot de Naples ? La Smorfia ?

    Je vous souhaite le mieux
    Dr Alfonso SANTARPIA
    asantarpia@yahoo.it

  2. Monsieur Tobie Nathan,
    J’ai découvert vos « concepts » sur les cultures anciennes, sur le rêve, etc. à partir de la lecture du livre Le Divan et le Grigri, co-écrit avec Catherine Clément. En ce moment je lis La Nouvelle Interprétation des Rêves, et A qui j’appartiens. Vous en dire davantage serait trop long.
    Je voudrais faire une thérapie avec vous, au moins quelques séances! Je suis « franco française » j’ai 68 ans, je suis allée 2 fois en Afrique récemment (au Bénin) et une fois en Israël juste aprés mon Bac. Je vois une psychiatre régulièrement depuis plus de 10 ans. Je vois dans votre blog que vous travaillez à l’étranger, et sans doute je ne suis pas le type de « cliente » pour qui vous pouvez consacrer du temps ??? !!! Je vous sollicite quand même, car vous pourriez peut-être m’aider. Elisabeth Lelièvre – Montpellier 34000

    • Bonjour Madame,
      Je vous remercie vivement pour votre intérêt. Il m’est bien difficile de vous recevoir. Mais vous pouvez m’écrire et, en toute franchise, si j’ai quelque chose à dire, je vous répondrai. Vous souhaitant le meilleur pour cette journée et pour le reste. TN

  3. Merci de m’avoir répondu aussi instantanément. Je veux bien essayer … mais où ? Sur cet espace blog ? Ou à une autre adresse moins exposée ?
    En tous cas cela va m’obliger à être concise et efficace dans mes explications. Elisabeth L.

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