« Les réseaux sociaux ont brouillé toutes les catégories de parole »

dans Psychologie Magazine du mois d’avril 2012

Pour Tobie Nathan, l’exigence actuelle de « parler vrai », notamment vis-à-vis des politiques, exprime une demande d’une parole plus simple, plus « amicale ». Ce qui, selon lui, tient à nos moyens modernes de communication. Explications.

« Nous avions traditionnellement plusieurs registres de parole qui, d’ailleurs, voyaient se déployer plusieurs registres de la langue. Nous avions la parole publique, celle des cours de justice, parole institutionnelle, faite d’énoncés qui engagent. « Je déclare ouverte la séance », dit le président du tribunal ; « Je vous déclare unis par les liens du mariage », dit le maire. Il ne s’agit pas seulement d’une parole, c’est aussi un acte. Il y avait aussi la parole privée, celle qui s’échange entre amis, qui avait ses codes, ses argots ; et puis la parole dite « intime », celle de la confession, par exemple, qui avait aussi ses règles et ses langues. Par la suite, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est apparue une parole nouvelle, la parole psy, qui invite à une autre sorte de confession, privée du regard de Dieu, en postulant seulement des effets « cathartiques », censée « purger » l’âme de ses émotions nocives. Malgré ce que l’on en dit, cette parole s’énonce aussi selon des règles ; elle aussi possède sa langue. Et puis sont arrivés les réseaux sociaux sur Internet, qui ont brouillé toutes les catégories. La parole qui s’y écrit est publique, sans disposer des régulateurs naturels de la parole publique. Elle est aussi privée, quelquefois intime, sans être protégée par quelque secret. C’est une parole « amicale », qui s’énonce au singulier, use volontiers du tutoiement, mais qui s’adresse à des amis imaginaires… Cette parole peut sembler confession, mais elle tient davantage de l’autocritique, exposée sans protection devant un « peuple » flou, laissant des traces ineffaçables dans le tissu social.

Je vois donc dans l’exigence du parler-vrai une contagion de cette parole cultivée par les réseaux sociaux. » Propos recueillis par A.L.G.

TOBIE NATHAN est notamment l’auteur de La Nouvelle Interprétation des rêves (Odile Jacob, 2011).

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