Reine potiche, reine fétiche

à propos du jubilé de diamant de la reine de Grande Bretagne, Elisabeth II

Les rois-mondes

L’anthropologue écossais, James George Frazer a publié entre 1911 et 1915 une œuvre monumentale intitulée Le Rameau d’or, que l’on peut du reste trouver en français — une oeuvre qui met en regard une masse considérable de faits religieux et de mythes récoltés tout à travers le monde.

On peut trouver dans le volume intitulé Les périls de l’âme un chapitre qui nous permet de comprendre certaines singularités du règne d’Elisabeth II et notamment de la somptueuse cérémonie du jubilé de diamant à laquelle deux milliards de personnes viennent d’assister.

Frazer nous donne une foule d’exemples puisés dans des cultures très différentes définissant les contraintes et la souffrance d’être roi. C’est que, dans un très grand nombre de traditions, le Roi est le royaume, sa santé est celle du royaume, ses mouvements en sont les soubresauts, son existence est la vie-même de ses sujets. Son comportement ne découle donc pas de sa volonté ; il n’en a pas. Il est le point d’application des mouvements, sa personne, dit Frazer, « est le centre dynamique de l’univers, d’où rayonnent vers les points cardinaux les lignes de force ». Ainsi, le moindre geste du roi peut-il affecter l’ordre du monde.

Et tout le monde aura remarqué, durant ce concert exceptionnel, l’extraordinaire contraste entre des musiciens pops survoltés chantant  des musiques endiablées et l’impassibilité de la reine.

Si le monde est le roi, alors ses sujets ont intérêt à veiller à ce qu’aucun geste ne soit immotivé, spontané, accompli pour des motifs égoïstes ou vulgaires.

La reine d’Angleterre — et tout particulièrement Elisabeth II — est ce type de monarque, comme l’était le Mikado, l’empereur du Japon, incarnation de la déesse du soleil. Ainsi, considérait-on que les pieds de l’empereur ne devaient à aucun prix toucher le sol. De fait, il était porté sur des épaules humaines pour le moindre de ses déplacements. Le Mikado était contraint de s’asseoir sur le trône chaque matin pendant plusieurs heures, la couronne impériale sur la tête, et de rester ainsi, sans bouger, les pieds, ni les mains, ni les yeux… C’est à ce prix qu’il préservait la tranquillité et la sérénité du royaume.

C’était étrangement une coutume très semblable qui organisait les rituels entourant les royautés sacrées en Afrique de l’ouest, notamment au Bénin, au Togo, au Nigeria, au Ghana et dans la plupart des pays du golfe de Guinée. Le jour de l’intronisation, on conduisait le roi à la mer et on lui disait : « tu as vu la mer ? Eh bien c’est la dernière fois que tu la vois, puis la campagne, les champs, puis la forêt… et ainsi de suite. Après quoi on l’enfermait dans une case en compagnie des fétiches — case d’où il ne sortirait plus que pour être enterré.

J’ai utilisé l’imparfait bien à tort. Les rois d’Afrique occidentale existent toujours et les rituels dont ils sont entourés n’ont pas varié jusqu’à nos jours. On peut encore voir les rois Yorubas du Nigeria, avec leurs cours, qui ressemblent tant par certains aspects à la cour d’Angleterre, dont les règles sont au moins aussi contraignantes et les obligations qui leur sont dues bien plus spectaculaires. Les sujets ne peuvent porter le regard sur le roi et se présentent à eux en leur tournant le dos. Lorsqu’ils ont une demande à adresser au roi, ils s’aplatissent au sol et roulent trois fois sur eux mêmes avant de pouvoir prononcer une parole…

Deux exemples, mais l’on pourrait en prendre des dizaines, ceux des anciens rois aztèques du Mexique, des rois des îles polynésiennes, l’empereur de Chine, les anciens rois d’Irlande… Le principe est toujours le même et très difficile à comprendre à nous autres, Français et républicains. Ce rois est l’inverse du despote ; ils n’existe que pour ses sujets, son royaume. Pour autant qu’il s’acquitte de ses obligations et que le royaume est en bonne santé, il est adoré comme un dieu. Aussitôt que les choses s’inversent, il est immédiatement destitué et autrefois très souvent mis à mort. Les rois d’Afrique, on le comprend, sont l’antothèse des dictateurs africains comme on en a vu tant depuis la décolonisation.

Le même Frazer rapporte que les anciens rois africains étaient portés à cette charge, dont on peut comprendre qu’elle était peu convoitée, pour une durée limitée — très souvent seulement quatre ans. On ne pouvait supporter de voir vieillir le roi, signe du dépérissement du royaume et on le mettait par conséquent à mort au terme de son mandat pour le remplacer par un nouvel élu. On a tué le roi… Vive le Roi ! J’ai pu voir au Rwanda la case royale des derniers rois, les Mwamis, qui régnaient un peu sur le modèle de ces rois-mondes et qui étaient contraints à se suicider en absorbant du poison lorsque l’empreinte du pied de leur fils aîné atteignait la taille de leur propre pied.

Alors, je crois que l’idée selon laquelle les Anglais auraient progressivement imposé la démocratie aux rois de Grande Bretagne, leur faisant perdre le pouvoir politique est pour le moins insuffisante. On devrait la compléter à la lumière de ces observations. Ils ont transformé leurs rois, qui étaient indubitablement des rois guerriers, des rois politiques, des rois dans le monde en rois fétiches, en rois-mondes. Il semble que la reine Elisabeth II a le plus parfaitement incarné ce rôle et l’a porté à son paroxysme lors de ce jubilée de diamant.

La reine magicienne

Mais que fait donc Elisabeth ? Pour quelle raison 75% des britanniques soutiennent la monarchie ? À quoi leur sert-elle ?

Et là encore, les exemples piochés ailleurs permettent de comprendre cette singularité. La bipartition du pouvoir est en effet très courante, tout à travers les systèmes politiques des populations éloignées dans l’espace ou dans le temps. Il y avait par exemple, à Porto Novo, au Bénin, un roi de la nuit, qui régnait du coucher du soleil à son lever et un roi du jour. Les hommes qui entouraient le roi de la nuit, sa garde, pourrait-on dire, étaient recouverts de la tête aux pieds d’une sorte de masque de paille et nul ne pouvait les reconnaître lorsqu’on les voyait durant la journée. Ce roi régnait évidemment sur les choses invisibles, les fétiches, les magies, les sorts. Je ne sais pourquoi j’ai encore utilisé l’imparfait. Le roi de la nuit de Porto Novo existe toujours.

De même le Mikado et le Tycoon du Japon entretenaient-ils ce même type de rapport, l’un s’occupant des choses visibles, l’autres des forces invisibles. Nous avons cette même bipartition du pouvoir dans la tradition juive ancienne, entre le prophète et le roi.

Alors, peut-être les Anglais ont-ils imposé la démocratie au détriment du pouvoir du roi, mais ils ont aussi, par cette évolution, opéré une véritable translation, ils ont métamorphosé le roi du jour en roi de la nuit.

Que fait donc Elisabeth pour les Anglais ? Elle fait de la magie ! Elle fait tout ce que fait un roi-fétiche, un roi maître des fétiches — et non pas un roi-potiche… Elle exerce les fonctions de grand prêtre — c’est d’ailleurs dans sa mission d’être le chef de l’Eglise —son existence protège la nation tout entière, c’est pourquoi elle est bonifiée par le temps alors que les rois civils, les premiers Ministres sont usés par le temps qui passe. Et elle a surtout la garde des fétiches nationaux…

Reste une dernière question… Pourquoi les Français ont-ils, à la différence de la plupart de leurs voisins, choisi de guillotiner leur roi ? Pourquoi n’avons nous pas, à l’exemple de la Grande Bretagne, opéré la bipartition du pouvoir et intronisé un roi-magicien… à côté de nos souverains républicains ? Il est vrai que la magie, si présente dans notre pays, nous avons toujours préféré la laisser au plus profond des ténèbres.

TN

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