Ethno-roman… le 12 septembre

bonnes feuilles…

Je m’appelle Tobie Nathan

En vérité, je suis né après ma naissance. La France, mon pays, j’y suis arrivé un peu tard, en 1958 — comme de Gaulle au pouvoir — déjà âgé de dix ans, déjà fabriqué, pour ainsi dire. Les Français sortaient de la guerre ; nous sortions d’Égypte, arrivés tout droit de l’antiquité. Je ne comprenais pas l’ambiance, de tristesse et de plainte qui régnait alors en France. Mes parents n’avaient été ni déportés, ni collabos, ni bofs ; et certainement pas de ces moutons que raillait le Général. Mes parents venaient d’ailleurs et restaient imprégnés des préoccupations de ce monde lointain. Ils lisaient le journal, non pour connaître le prix du beurre, mais pour avoir des nouvelles de Krouchtchev ou de Boulganine parce que c’étaient eux, les dirigeants soviétiques, qui avaient été à l’origine de leur expulsion d’Égypte, en menaçant les Français et les Anglais durant l’affaire de Suez.

Quand je suis arrivé en France, chacun n’avait qu’une idée en tête, régler les comptes de la guerre. Nous autres, Français, je l’ai compris depuis, sommes éternels opiniâtres de nos raisons… raison d’avoir été pétainiste, raison d’être communiste, raison d’être pacifiste… en ces temps, il y avait encore de tout !…

Editions Grasset, Paris, le 12 septembre 2012

J’ai eu vingt ans en 68, à Paris. J’étais étudiant en sociologie à la Sorbonne. Le matin, je prenais le train, en Gare de Garges-Sarcelles. En hiver, il faisait un froid glacial sur ce quai où déambulaient des âmes en maraude. J’aimais ce vieux manteau qui avait appartenu à mon frère en Égypte. C’était ma coquetterie. J’enfonçais une casquette de tweed jusqu’aux oreilles et m’enroulais le nez dans une longue écharpe noire. Elle prenait le même train. Elle se rendait aussi à la Sorbonne où elle étudiait la littérature anglaise. Elle avait une tête de dessin animé, des yeux tout ronds, un bonnet de laine à pompon et le nez rougi par le froid. Elle trimballait partout un énorme nounours blanc, dans le train, à l’université, au bistrot — un nounours qu’elle reniflait sans cesse en lisant Shakespeare. Nous grimpions dans le même wagon. Nous nous regardions, sans nous parler, chacun pressentant chez l’autre une même inquiétude à vivre. Elle habitait Sarcelles, le noyau de la ville, la fondation ; j’habitais Garges-lès-Gonesse, la cité des paumés. Un soir d’hiver, avec mes philosophes de nuit, nous déambulions, d’amis en amis, d’appartement en appartement, de verre de whisky bon marché en verre de vin chaud. Nous avions faim de pensée et d’aventures. Nous avons fini par atterrir chez elle. Nous nous sommes regardés, souris, reconnus. Le train du matin, la casquette de tweed, le nounours blanc…

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Une réflexion sur “Ethno-roman… le 12 septembre

  1. J’ai vécu comme une vingtaine d’entre nous l’enfance à Gennevilliers cité Claude Debussy. Il a suffi que cinq ans nous séparent Tobie et moi pour que nous ne nous connaissions pas.
    Mais que de points communs dans cette ethno-histoire. J’aurais aimé decouvrir les noms des amis cités. Je suis persuadé d’en connaître. En ce qui me concerne un prénom arabe, puis un prénom anglais puis un prénom biblique et finalement par l’intermédiaire d’un avocat je porte le prénom d’un évangile. Il y a eu aussi le collège Pasteur, le lycée Renoir, la maison pour tous, la bibliothèque. Je revis mon enfance a travers cette lecture. Si Tobie trouve le temps de m’écrire un petit mot ça me ferait bien plaisir car il manque des détails à mon histoire, ma mémoire n’étant pas aussi bonne que la sienne.
    Allah ma’akan.
    docteur.harari@free.fr

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