L’avenir des origines

à partir du livre de Jean-François Dortier, L’homme, cet étrange animal, paru aux éditions des Sciences Humaines en juin 2012

La question des origines qui passionne chacun depuis l’enfance est-elle une vraie question ? Eh bien, elle tend à le devenir et on sent, à la lecture de ce livre,  qu’une véritable révolution est en marche.

Jean-François Dortier est connu pour avoir fondé et pour diriger le magazine Sciences Humaines qui est une indubitable réussite et, plus récemment, la maison d’édition des Sciences Humaines. Esprit ouvert, curieux, hostile aux frontières entre disciplines, il est souvent l’auteur d’articles intégrant des données provenant de plusieurs domaines.

Il reprend dans ce livre des questions que l’on croyait résolues et qu’on avait rangées dans un coin de l’esprit : l’origine de l’homme et sa spécificité. Serait-ce de fabriquer des dieux ?… ou des outils ? Ou encore de parler ?

L’anthropologue Roger Foots « parle » avec washoe à l’aide du lange des signes

Alors par exemple, les singes parlent — s’ils ne sont pas les seuls parmi les animaux, ce sont sans doute ceux qui le font le mieux. Passons sur les détails des expériences — par ailleurs passionnants —, mais il est désormais établi que les chimpanzés sont capables de maîtriser un langage de plusieurs dizaines de signes — jusqu’à 300 mots. Ils ne sont pas seulement capables de désigner des objets, mais aussi des situations… « Washoe demande à être chatouillée », par exemple. Ils savent aussi manipuler des concepts simples tels que chapeau, couleur, forme. Bon, la grammaire laisse à désirer, les mots sont placés dans un ordre aléatoire… Mais on a progressé depuis la mort de Washoe, la célèbre femelle chimpanzé, justement, à l’âge de 42 ans, le 30 octobre 2007. Depuis, on a trouvé une chienne Border-collie, capable de reconnaître 250 mots — record battu récemment par une autre chienne de la même espèce, nommée Chaser et qui a réussi à en apprendre 1000. Ça commence à faire beaucoup ! Les singes savent aussi compter, possèdent une carte mentale d’un territoire et sont aussi capables d’anticipation.

Alors, faut-il renoncer à considérer que le langage est le propre de l’homme — mais alors quoi ?

Un cas survenu en 1848, repris par le célèbre neurologue Damasio, apporte quelques éléments de réponse. Phinéas Gage, qui travaillait à la construction d’une ligne de chemin de fer a le crâne traversé par une barre de métal lors de l’explosion intempestive d’une charge de dynamite. Survivant miraculeusement à l’accident, Gage récupère et survivra des années à sa blessure. S’il ne gardait pas de séquelles physiques, son caractère avait en revanche changé du tout au tout. Il était devenu colérique, vantard, grossier. Plus de cent ans plus tard, dans les années 1960, Damasio reprendra le cas qu’il comparera à d’autres cas récents de lésions cérébrales. Il expliquera que les lésions de Gage ne se trouvaient ni dans les régions latérales ni dans les aires motrices — ce qui expliquait l’absence de troubles du langage ou de la motricité. C’est une grande partie de la zone dite « ventro-médiane », située juste sur le front qui avait été emportée. On pense aujourd’hui que cette zone est le véritable guide de la personnalité, le commandant du navire, pour ainsi dire — qui contrôle les informations et les régule à l’aide de marqueurs somatiques, autrement dit, des émotions.

Il n’y aurait donc pas langage d’un côté et émotions de l’autre. Nous devons aussi renoncer à cette séparation entre l’affect et la pensée. En vérité, les deux sont associés sitôt qu’ils parviennent à l’esprit, par cette zone qui disparut sous l’impact chez Phineas Gage, lors de son accident.

Et si ce n’est pas le langage qui serait le propre de l’homme, qu’est-ce alors ? Dortier nous propose une hypothèse qui, je dois le dire, m’a séduit. Pour illustrer cette hypothèse, il trace une sorte de parabole.

L’antilope sait qu’elle doit courir plus vite que le lion si elle veut rester vivante. Le lion sait qu’il doit courir plus vite que l’antilope s’il ne veut pas mourir de faim. D’où le proverbe africain : « peu importe que tu sois une antilope ou un lion, quand tu te lèves le matin, tu dois courir ».

Le chasseur bushman du désert du Kalahari peut courir des heures derrière l’antilope, qui pourtant court infiniment plus vite que lui. Dès qu’elle l’aperçoit, l’antilope disparaît en quelques bonds. Le chasseur se lance à sa poursuite. Elle regarde en arrière. Le chasseur a disparu. Mais au bout d’un moment, le chasseur réapparaît. L’antilope se remet à fuir et se met hors de portée. Mais le chasseur continue, infatigable. Vingt fois, cent fois, l’antilope détalera à la vue du chasseur. Cent fois le chasseur réapparaîtra. Au bout de trois heures à ce régime, l’antilope est épuisée. Son cœur bat de plus en plus vite. Elle ne parvient plus à courir aussi vite. Et l’homme est toujours là, à sa poursuite. Une heure encore et la bête est à bout. Elle tente de se relever, ses pattes se dérobent sous elle. Il s’approche. Il brandit sa lance. C’est fini !

Comment cela est-il possible ? Et c’est un chercheur en biologie de l’Université de Vermont, Berndt Heinrich, qui donne la réponse. Pour attraper l’animal, il ne suffit pas d’avoir de bonnes jambes et de transpirer, il faut aussi « voir au loin » — c’est-à-dire être capable de rêver le monde… d’imaginer. Ce serait la caractéristique de l’être humain, cette capacité à rêver le monde, à l’imaginer. Même si l’antilope a disparu derrière la colline, ou dans la brume, ou dans un fourré, l’homme la rêve. C’est pourquoi il continue à courir.

le commencement

Alors, quel est le propre de l’homme, eh bien, c’est de « voir au loin » !

Voilà donc la thèse de Dortier, qu’il illustre à l’aide des découvertes les plus récentes de l’archéologie, de l’éthologie, de la neurologie, de la psychologie, de l’anthropologie… L’homme ne serait ni caractérisé par le langage ni par la capacité à fabriquer des outils ou même à vivre en société, l’homme serait une machine à imaginer des idées, un spécialiste du rêve et de la prédiction. Belle thèse et qui mérite d’être discutée.

Un vrai plaisir à lire ce livre qui intègre les connaissances les plus récentes de l’archéologie, de l’éthologie et de la psychologie.

Il existe même un site des « amis de Washoe« 

—> On peut réécouter La Grande Table sur France Culture ici

TN

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