La Vierge, les Coptes et lui…

La Vierge, les Coptes et moi

Un film très original de Namir Abdel Masseeh — un film rare ! —, le premier long-métrage d’une jeune cinéaste français, d’origine égyptienne, âgé de moins de 30 ans. Le film est l’autodescription d’une œuvre en train de se faire, par son auteur, qui joue son propre rôle, avec un humour contenu. À la fois le film d’un jeune homme, mais déjà celui d’un virtuose de la réflexion, pour autant que la réflexion est bien la captation d’un reflet.

La vérité… Le réalisateur est un jeune homme, fils d’immigrés égyptiens coptes, ayant quitté l’Égypte en 1973. Il a étudié le cinéma, diplômé de la Fémis, probablement aussi l’ethnologie. Son film, un mélange de Woody Allen et de Jean Rouch est sidérant de vérité. Or, le cinéma, de sa nature-même, est une fiction. Le seul fait de s’installer dans une salle de cinéma, c’est comme si on entendait avant le début du film : « il était une fois… » Et là, eh bien non ! Ce n’est pas une histoire, mais la vérité ! La vérité autobiographique des galères du jeune Namir pour réaliser son film, ses démêlés avec son producteur, ses disputes quasi amoureuses avec sa mère qui joue sa mère, quelques échanges sur l’histoire de l’Égypte avec son père, qui joue son père, ses discussions avec des Égyptiens qui lui disent que son film est impossible, qui sont de vrais Égyptiens rencontrés au Caire, qui lui ont vraiment dit, etc… Et enfin le tournage, au sein de sa famille d’origine, que joue sa famille d’origine, dans un village proche d’Assiout, dans le sud de l’Égypte, qui est son village d’origine …

Les ethnologues ont réalisé de tels films — Jean Rouch le premier, mais bien d’autres par la suite, qui ont filmé les populations qu’ils allaient visiter, puis leur montraient les images et les filmaient en train de regarder ces images. Le film de Namir est plus fort encore. Ce sont les populations elles-mêmes qui jouent et sont filmées en train de jouer leur propre rôle, hésitations et trucages compris. Alors, c’est La Nuit Américaine de Truffaut poussée à l’extrême, qui fait rire, bien sûr, et inquiète tout à la fois. Tellement vrai qu’il en est faux, selon le mot de Platon : si vous vous voulez qu’on ne vous croit pas, dîtes la vérité.

Le réalisateur, Namir Abdel Masseh et sa famille, son père, sa mère, sa soeur, qui sont aussi ses acteurs

Les Coptes… Alors, bien sûr, il y a une description fine, tendre et pleine d’auto-dérision des Coptes d’Égypte, comme toutes les populations de ce pays, toutes virtuoses en plaisanteries ; de ce village d’Assiout, qui semble figé dans un passé lointain, où l’on entend un chauffeur de taxi rappeler que l’Égypte est la mère des nations… Et que celui qui a goûté l’eau du Nil ne peut rien faire que d’y revenir.

Bien sûr qu’il s’agit d’un film politique, les Coptes étant victimes d’un nettoyage ethnique, avant tout « statistique » — les autorités les faisant disparaître des chiffres pour les convaincre qu’ils sont une minorité, beaucoup plus minoritaire qu’ils ne le pensent…

Revenir… C’est aussi un film sur le retour. Retour des « seconde génération », qui appartiennent au pays d’origine d’une tout autre façon que leurs parents, qui ressentent comme l’appel des racines et qui ne parviennent à s’en saisir. L’autobiographie prend à cet endroit un tour franchement psychanalytique. L’enfant Namir, placé chez sa tante, dans ce village d’Assiout, durant sa petite enfance, alors que ses parents tentaient de s’intégrer en France, n’ayant de relation avec sa mère que cette photographie qu’on revoit sans cesse dans le film. Celle de sa mère perdue sur un mur, sa mère en icône, comme la Vierge, sa mère retrouvée, aussi, lorsqu’il la rejoint en France, sa mère qui se chamaille sans cesse avec lui et avec laquelle il forme un couple heureux et créatif.

L’apparition de la Vierge sur fond de minarets

Les apparitions de la Vierge… Mais c’est aussi – et même avant tout ! — un film sur la Vierge et ses apparitions. La Vierge apparaît parfois dans des lieux chargés, dans des moments de tension. Ainsi, est-elle apparue à Zeïtoun, dans les environs du Caire, en 1968, après la terrible défaite de 67, comme elle apparaîtra à Medjugorje, en Yougoslavie, en 1981, peu de temps après la mort de Tito. Elisabeth Claverie a consacré un très beau livre aux apparitions yougoslaves, Les Guerres de la Vierge, où elle montre comment les hommes voient surtout la Vierge dans les yeux de ceux qui l’ont vue. Et c’est ce qui arrive aux spectateurs du film qui voient les habitants du village jouer l’ébahissement, puis le ravissement en regardant le ciel.

Un livre est sorti il y a peu de temps, Salut Marie, d’Antoine Senanque, neurologue et écrivain. Un beau livre, drôle, plein d’auto-dérision, lui aussi, mais un livre de croyant. Jouer à voir la Vierge, c’est sans doute la façon moderne de la voir parce que, si on la voyait vraiment, et qu’on la filmait et qu’il serait établi qu’elle est bien apparue, qu’est-ce que ça ferait ? Un buzz sur internet durant 15 jours et puis… plus rien ! La dérision est sans doute la seule façon de laisser durer l’apparition.

Pour écouter l’émission à la Grande Table de France Culture ici <—

TN

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Une réflexion sur “La Vierge, les Coptes et lui…

  1. oui, j’ai adoré ce film, touchant et très « ethnopsy » mais de façon vivante, sans la doxa dune théorie, sans la toute-puissance de celui qui saurait, dans la dynamique du cheminement… et contre les pensées du style: « Ah oui, l’Egypte, on connaît… » un film très élaboré et très simple en même temps.

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