Tarantino l’iconoclaste

Devenus vengeurs

Nous sommes tous agacés par la transformation des victimes en héros — les victimes d’accidents, d’enlèvements, victimes de massacres ou d’attentats. Nous éprouvons certes de la compassion pour leurs souffrances ; nous pouvons également considérer qu’ils sont les témoins privilégiés d’événements importants. Nous pouvons admettre que la souffrance spécifique qu’ils ont traversée les a fait pénétrer dans des espaces interdits au commun. Mais pourquoi ? — quand ? — sont-ils devenus des héros ? Phénomène de société, sans doute, renversement en son contraire d’une façon de voir le monde, d’écrire l’histoire du point de vue du puissant — cette histoire de notre jeunesse, on s’en souvient, dans laquelle les héros étaient les puissants et les victimes oubliées. Mais cette inversion, devenue systématique nous a comme piégés. Agacés, mais incapables de faire autrement, comme prisonniers d’une obligation de pensée…

Quentin Tarentino, qui joue un petit rôle dans son propre film

Quentin Tarentino, qui joue un petit rôle dans son propre film

Et il existe un chroniqueur du temps qui va, un iconoclaste professionnel, un cinéaste qui manie tant l’art du paradoxe que celui de la citation, Quentin Tarantino, qui vient bousculer cette nouvelle donnée qui flotte dans l’air du temps — plus que la bousculer, l’inverser ! Quentin Tarantino ?… Un style bien à lui, caractérisé par l’ironie romantique, la rupture inattendue du rythme, un mélange de perfection technique et de dérision… un cinéaste inclassable. Ses films contiennent toujours de longues séquences de violence extrême, exacerbée, avec l’hémoglobine qui coule à flots, les cœurs qui éclatent, les cerveaux qui se répandent sur les murs, les organes découpés… Il y en a tant, il y en a trop ! On ressent comme une distance, née de l’exagération de la violence, rendue presqu’irréelle.

Cela fait un certain temps que Tarantino fait plus que des exercices de style, plus que des films de cinéphile, un peu maniérés et bourrés de références. À mon sens, il entreprend d’agir sur le monde qui va… Cela fait le troisième film où il s’attaque très précisément à ce que je présentais dans mon introduction, au statut de victime. Après Boulevard de la mort où les femmes libres — ou libérés, comme on voudra —, victimes d’un tueur en série furieusement macho se révoltent et mettent en pièces le tueur en série ; après Inglourious Basterds où, durant l’occupation, en France, un groupe de vengeurs juifs assassinent avec une violence surréaliste les assassins nazis, voici le troisième, le plus ambitieux, peut-être, le plus américain, sans doute. Il vient de sortir, sur nos écrans depuis le 16 janvier : Django unchained… à la fois « Django libéré de ses chaines » et « Django déchainé ». Et déchainé, c’est le moins qu’on puisse dire… Cette fois, il s’agit d’un western — plutôt d’un southern, d’ailleurs, puisqu’une grande partie de l’action se passe au sud, au Mississipi — et l’esclave noir, joué par un somptueux Jamie Foxx, se venge de siècles d’esclavage en tuant un maximum d’esclavagistes blancs.

Django Unchained

Django Unchained

Comme d’habitude, Tarantino mélange ici les rencontres les plus improbables. Dans le sud des Etats Unis, juste avant la guerre de sécession, un chasseur de primes allemand, le docteur King Schultz — rien n’est laissé au hasard chez Tarantino, et certainement pas le nom des personnages — joué par l’inénarrable Christoph Waltz, délivre l’esclave nommé Django parce qu’il déteste l’esclavage, d’abord, mais surtout parce qu’il sait qu’il pourra le mener aux meurtriers qu’il recherche, les trois frères Brittle. Mais tout ce qui intéresse Django, c’est de délivrer son épouse, la belle Broomhilda. Et l’on voit se transformer l’esclave noir, qui devient le véritable héros. Habillé en prince, beau comme un dieu, cavalier émérite, il se révèle bientôt meilleur tireur au pistolet et au fusil — il s’agit bien d’un retour de Django des fims de Corbucci, mais un Django noir. Et comme dans les films de la blaxploitation des années 70, tout lui revient pour finir, l’amour, la victoire, par l’anéantissement du méchant blanc esclavagiste, joué par Leonardo di Caprio et à son actif une véritable hécatombe de ses hommes de main.

Voilà donc le troisième volet du triptyque de Tarantino sur la métamorphose : il traite de l’extraction de l’esclave noir de son statut de victime. C’est évidemment jubilatoire et franchement politically incorrect… Car Django n’est pas Spartacus. Il ne veut ni libérer ses frères de l’esclavage, moins encore lutter contre l’esclavage, à la différence de son mentor, le Docteur Schultz. Il quitte sa peau d’esclave — la scène du début où on le voit, au ralenti, retirer sa maigre pelisse et exhiber son dos musclé et lardé de coups de fouet, synthétise le projet du film.

Du coup, Tarentino s’est trouvé, dès les premières projections, attaqué sur deux fronts. D’abord par les Noirs américains qui lui reprochent d’abuser du mot Nigger, « nègre », prononcé plus de 110 fois dans ce film. Spike Lee, le célèbre réalisateur et producteur noir appellera même au boycott. Il écrira sur Twitter :

« Je ne peux pas en parler, parce que je n’irai pas le voir. Je ne veux pas le voir (…) Je pense que ça serait manquer de respect à mes ancêtres. C’est tout ce que j’ai à dire. Je ne peux pas manquer de respect à mes ancêtres… L’esclavage américain n’était pas un western spaghetti de Sergio Leone. C’était un holocauste. Mes ancêtres étaient esclaves. Je leur ferai honneur. »

Une étude érudite sur l'un des grands du cinéma contemporain

Une étude érudite sur l’un des grands du cinéma contemporain

Tarentino s’est évidemment défendu, arguant que le contexte historique justifie l’utilisation de ce mot. L’acteur noir Samuel Jackson, qui a aussi tourné sous la direction de Spike Lee, a pris la défense de Tarantino, mais le film fait tout de même scandale. Et Tarantino est aussi attaqué par les conservateurs américains l’accusant de racisme anti-blanc. Il est vrai que tous les Blancs du film sont soit idiots, soit pervers et en tout cas, tous destinés à mourir.

Alors, présenter délibérément ainsi les victimes dans une position de vengeurs, comme le fait Tarantino dans ces trois films, est-ce la lecture inspirée d’un retournement des valeurs ? Tarentino traduit-il un bouleversement des perceptions ou bien cherche-t-il à l’initier ? Il est clair que dès lors qu’on les pense comme des vengeurs potentiels, on ne considère plus les victimes de la même manière.

pour écouter l’émission sur France Culture ici <— 

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4 réflexions sur “Tarantino l’iconoclaste

  1. L’héroïsation des victimes pour oublier les mesquineries du quotidien…

    Petite mise en scène, autour d’une place de parking « handicapée !
    Une seule place disponible, deux monospaces se présentent.
    Un occupé par une femme très bien habillée, dont le bras gauche
    est paralysé, suite à un accident de voiture …
    L’autre occupé par une femme habillée plus modestement, à l’arrière
    une petite fille atteinte d’une maladie orpheline …
    Qui est prioritaire ?
    Notre bonne conscience va vers cette petite fille, l’innocence frappée
    par le destin. Mais, cette femme, qui ne pourra plus soulever son enfant
    avec ses deux bras, ce désarroi qu’elle cache par une belle tenue, n’est
    elle pas également une victime innocente de l’arrogance de certains
    conducteurs automobiles ?
    Devant ce dilemme, nous regardons notre petit écran, à l’affût de « héros »
    ne nous posant pas de problème de conscience … et quand le marketing
    cinématographique s’en mêle, il suffit de laisser sa conscience prise en
    charge par des postures sociétales, « toutes faites » !

  2. Dans « Kill Bill » la tueuse à gage, qu’interprète Uma thurman passe du coté de la victime .Parce qu’elle est enceinte, elle décide de décrocher. Mais elle est rattrapée par Bill ( le père de l’enfant qu’elle porte) qui tente de l’assassiner. Son désir impérial de vengeance est présenté comme la seule issue pour se libérer de la violence qui lui a été faite. Cela permet à Tarantino tous les excès dont il raffole. Je suis totalement d’accord avec votre chronique, même si à cette heure je n’ai pas encore vu son dernier film, La violence gratuite est ce vraiment ce dont nous avons besoin aujourd’hui ? Au lieu de voir Django, je suis allée voir le dernier film de Spielberg,  » Lincoln « . Voilà une façon plus subtile d’initier une réflexion sur l’abolition de l’esclavage et la libérté.

  3. Pingback: Tarantino l’iconoclaste - Cafe Gradiva

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