Ecrire : est-ce transmettre ou appeler ?

Pascal Quignard, Leçons de solfège et de piano, Editions Arlea, 2013

Pascal Quignard, Leçons de solfège et de piano, Editions Arlea, 2013

… à propos du livre de Pascal Quignard « Leçons de solfège et de piano ».

Sébastien Balibar a terminé son pitch sur le livre de Pascal Quignard en demandant :

Sébastien Balibar

Sébastien Balibar

« _ Mais puisque nous avons deux écrivains à cette Grande table, j’ai envie de leur demander:

Vous, Geneviève Brisac, quand vous avez écrit « Une année avec mon père », un livre autobiographique bouleversant, vous aviez le sentiment de transmettre ou d’appeler?

Et vous, Tobie Nathan, votre livre « Ethno-roman » est-il une transmission de votre expérience ou un appel à vous comprendre? »

Je ne peux évidemment pas répondre d’emblée à l’interpellation de Sébastien Balibar à partir de la question qu’il a trouvée dans le petit livre de Pascal Quignard, Leçons de Solfège et de Piano : « écrire, est-ce transmettre ou appeler ? »

D’abord un mot de ce livre à la simplicité trompeuse, comme souvent avec Pascal Quignard. Il semble en effet fait de trois fragments distincts, mais chez Quignard, pas de fragments ! Rien ne se perd… En vérité, cet assemblage de trois conférences donne au final le déploiement d’une idée complexe. Je vais essayer d’expliciter ma lecture.

Une première partie, qui reprend ses souvenirs familiaux semble en effet un règlement de comptes. Pascal Quignard, fils de pauvre, descendant d’une lignée de professeurs du côté de sa mère et d’une lignée de musiciens du côté de son père, n’accepte pas que les riches, ici il s’agit de Louis Poirier — autrement dit Julien Gracq — critique les leçons de piano que la tante de Quignard lui donnait lorsqu’il était adolescent.

Banal souvenir de famille, pourrait-on penser, mais ce souvenir s’articule de manière complexe. Il contient d’abord le style d’enseignement des vieilles tantes, Juliette et Marthe, l’une enseignant le violon, l’autre le piano, mais il s’agit d’une formation à l’ancienne — d’une initiation, devrait-on dire !

Certaines disciplines ne se transmettent qu’au travers d’une certaine violence : contrainte, apprentissage de partitions par cœur, chanter les notes avant de jouer, survoler les touches du piano sans les toucher avant de jouer et, toujours, les coups de règle…

« Ce n’était que du su par cœur, précise encore Pascal Quignard, comme pour les verbes grecs irréguliers, mais c’est inscrit pour la vie… »

Alors, ces riches qui n’acceptent pas d’être désarçonnés (Les Désarçonnés, un autre magnifique livre de Quignard) — c’est-à-dire qui n’acceptent pas de mourir, ne peuvent apprendre.

C’est le premier temps du livre : apprendre parce qu’on a accepté de mourir…

On sait que Quignard, atteint d’une hémorragie pulmonaire cataclysmique, vomissait son sang. Il s’est vu mourir et a raconté ailleurs que cette expérience lui fut « extraordinairement agréable ». C’est après cela qu’il a entamé son grand œuvre, Le dernier royaume, dont les Désarçonnés est le 7ème tome.

Pascal Quignard

Pascal Quignard

Second temps, l’étude de la force et il le fait à partir d’analyses étymologiques, et notamment autour de deux mots grecs Physis et Phylein… La force, la vraie, non pas celle qui est exprimée, mais celle qui pousse à le faire, se dit Physis en grec – ce qui fait pousser les fleurs, ce qui érige les sexes, pousse le soleil au zenith et déplace les météores. Cette force, il omet de le dire ici, chez les Grecs, elle porte un nom, celui d’un dieu, Dionysos, qui fait monter la sève, gonfle les grains de raisin, le vin qui est dans le raisin, l’esprit qui est dans le vin…

Lorsqu’on a accepté de mourir, on gonfle, on est le siège d’une force — c’est cette force qui fait écrire à condition que l’on ait un interlocuteur…

Et c’est la seconde analyse étymologique à laquelle procède Quignard à partir de Zénon. L’interlocuteur, c’est bien l’ami — non pas celui de Montaigne, mais reprenant l’analyse de Zénon, un allos ego, un autre « je ». C’est donc un non-être. La condition d’avoir un tel ami, un autre « je », c’est d’être seul, précisément.

La condition de l’écriture est précisément d’être adressée à cet autre « je », un non-être, ou plus précisément un être inconnu, fondamental, vital pour l’écrivain et pourtant non identifié

D’où la fin de son texte, qui se termine par une belle variation sur le mot pulsion, impulsion, poussée… poussin.

Le poussin qui pousse un cri de l’intérieur de la coquille. Le poussin du goéland dialogue avec sa mère au travers de la coquille de l’œuf, une semaine avant sa naissance ; celui du canard, trois jours avant l’éclosion. L’écriture, c’est bien ce cri du poussin adressé à un être fondamental pour sa survie, sa mère et que pourtant il ne connaît pas…

LogoFrCultureL’écriture est donc ce cri, cet appel à un autre, un ami, qu’on ne connaît pas, mort, peut-être, ou non-humain, qui sait ?

Je peux maintenant répondre un peu à SébastienBalibar. Oui, Écrire, c’est une adresse à un inconnu. Mais la différence — est-ce une différence ? — avec ce qu’écrit Pascal Quignard, c’est que lui semble connaître l’écrivain, semble assuré que c’est bien lui qui écrit. Ce n’est pas mon cas !

J’espère avoir donné envie de lire ce merveilleux petit livre de Pascal Quignard, qui est en vérité un grand livre…

Tobie Nathan

Pour  (ré) écouter l’émission <—

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2 réflexions sur “Ecrire : est-ce transmettre ou appeler ?

  1. Toujours autant de finesse et de mystère ! Plein de questions et pas de réponses définitives, donner à l’autre un espace pour rêver, c’est ça que j’aime beaucoup en vous.

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