Les vieux se portent bien…

Jean Philippe Viriot Durandal : Le pouvoir gris. Sociologie des groupes de pression des retraités. PUF, 2011

Jean Philippe Viriot Durandal : Le pouvoir gris. Sociologie des groupes de pression des retraités. PUF, 2011

La représentation de la vieillesse

Je suis impressionné par toutes ces analyses sur l’augmentation de la population de vieux et surtout par la philosophie implicite qu’elles véhiculent. La vieillesse serait le premier pas dans le néant… car le néant, on y entre de son vivant. C’est ainsi que l’on peut expliquer cette obsession-fascination pour la maladie d’Alzheimer malgré les chiffres :

En France, la maladie d’Alzheimer touche  5% des plus de 65 ans — ce qui en laisse 95% indemnes et 15% des plus de 85 ans, ce qui en laisse 85%.

Comme on le voit, la probabilité n’est pas nulle, mais tout le monde ne finit pas en s’absentant de son propre corps.

Ariane Beauvillard, Les croulants se portent bien. Editions du bord de l'eau, 2012

Ariane Beauvillard, Les croulants se portent bien. Editions du bord de l’eau, 2012

Je crois qu’il faut mettre cette obsession en regard de la place accordée aux seniors. Il semble entendu qu’ils n’ont rien à apprendre aux jeunes générations. C’est du moins ce que tout le monde pense… à la vitesse où court le progrès, les jeunes savent davantage que les vieux — et cela dans à peu près tous les domaines. Nullité sociale d’une part, progressive entrée dans le néant mental de l’autre, le regard sur les vieux porte un nom : le sursis — voilà le mot : ils sont en sursis !

Contrepoint

Il serait facile d’opposer à cette vision le regard que les sociétés africaines portent sur les vieux — beaucoup moins nombreux, proportionnellement, j’entends. Si le pourcentage des plus de 65 ans se situe entre 20 et 25% en Europe, il se situe là bas autour de 5%.

On connaît la fameuse phrase d’Amadou Ampaté Bâ selon laquelle, en Afrique, un vieillard qui meurt et c’est une bibliothèque qui disparaît. D’abord, elle ne se vérifie plus guère aujourd’hui, maintenant que les vieux sont des jeunes qui n’ont souvent pas été initiés. Et surtout, elle n’a pas de sens tant que l’on ne s’interroge pas sur les motifs de ce regard.

Traditionnellement, les vieux détiennent le secret (de l’initiation, par exemple ou de la fabrication des objets actifs, des « fétiches ») et sont donc capables de sorcellerie. En Afrique, on craint les vieux et c’est pour cette raison qu’on les respecte.

De plus, les vieux sont susceptibles « d’ancestralisation » — c’est-à-dire que leur mort n’est pas une fin, mais un début. Alors, si un vieux perd la tête, en Afrique, on ne le percevra pas entrant avant l’appel dans le néant, mais plutôt, tout comme on perçoit les enfants avant le langage, en contact avec les morts et les esprits — que nous, en occident, nous ne savons plus guère croiser que dans nos rêves.

Dernier point, qui nous permettra de comprendre un peu mieux notre réaction vis à vis des seniors, on n’a plus aucune possibilité de relation avec les morts… Les vieux pourraient éventuellement être nos messagers, eux qui nous précèdent dans cette rencontre.

Mais tout cela, c’est de la pensée et elle se révèle en contradiction avec les réalités actuelles de l’Afrique.

Réalités

Amadou Ampate Ba, Amkoullel, l'enfant Peul : Mémoires, Actes Sud

Amadou Ampate Ba, Amkoullel, l’enfant Peul : Mémoires, Actes Sud

Encore aujourd’hui, le mot vieux qui, chez nous est connoté de manière négative — c’est pourquoi nous disons « séniors » en attendant que ce mot s’use à son tour — en Afrique, le mot « vieux » reste attaché aux honneurs, à la priorité, au pouvoir…

Mais avec la multiplication des métropoles, la dissolution des solidarités claniques et ethniques, la sorcellerie n’a pas disparu, elle a changé de camp. Signe des temps, on accuse les enfants de sorcellerie, alors que selon la tradition, c’étaient la plupart du temps des vieux (ou des vieilles) qu’on mettait en cause.

On sent la bascule arriver, mais on ne sait pas encore ce qu’elle produira. L’adoption de la philosophie du sursis comme en occident ou une nouvelle forme de perception des vieux, sachant que même si leur proportion restait ce qu’elle est, l’augmentation mécanique de la population augmentera leur nombre au point qu’ils pourront encore moins être pris en charge qu’aujourd’hui — et ce n’est déjà pas beaucoup !

Prospective

L’apparition de ces énormes cohortes d’anciens est en train de produire, tout le monde en est conscient, en occident comme en Afrique et partout dans le monde, des mutations sociales impressionnantes. Ici, nous voyons des vieux disponibles à la philosophie (regardez les « Universités populaires »), à la revendication sociale, à l’énergie débordante, notamment sexuelle. Il est facile de prévoir que dans peu de temps ces cohortes, moins sensibles à la pression collective, représenteront une véritable force, y compris politique…

Il n’est néanmoins pas certain que ces forces aillent dans le même sens des deux côtés de la méditerranée.

TN

pour (ré)écouter l’émission : ici

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3 réflexions sur “Les vieux se portent bien…

  1. Pingback: "Les vieux se portent bien", par Tobie Nathan | Astrid ALEMANY DUSENDSCHÖN

  2. Rapprochant ce texte de celui sur votre soutenance de thèse, je suis frappé par le thème de la mémoire : d’un côté, notre monde moderne, fasciné par la maladie d’Alzheimer (qui fait s’évanouir le fouillis d’une mémoire incertaine), et cherchant parallèlement à faire oublier sinon les vieux du moins l’inéluctabilité de la vieillesse et de la mort.
    De l’autre votre père, porteur d’une connaissance sereine, certaine, fruit d’un contact permanent avec sa propre nature profonde, connaissance que l’on dit aussi « silencieuse » (ces lettres non ouvertes, telles des origami que l’on n’ose déplier par crainte d’en égarer le mystère, et faites plus pour voleter dans notre esprit, l’aidant ainsi à s’éveiller, que pour s’étaler au grand jour).
    Cette connaissance sereine, silencieuse, est une mémoire tout autre, oubliée, niée, par notre monde trop moderne pour ne pas être lui-même victime de cette maladie d’Alzheimer qui l’effraie tant ! Si nous continuons à négliger notre nature profonde, fille de l’intemporel et mère de nos rêves les plus vivants, comment pourrions-nous ne pas perdre la mémoire, à commencer par cette mémoire du futur où vivent nos ancêtres ?

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