• Autofliction (Claude Arnaud)


à propos de Qu’as-tu fait de tes frères de Claude Arnaud

« Ma génération s’est pensée en bloc, il n’y avait de place que pour les collectifs, les communes et les groupes. La solidarité était censée faire taire les intérêts privés, l’ambition, la jalousie. Qui aurait osé dire que le nuage stupéfiant où nous voguions n’était pas la « vraie vie » ? … comme les héros de Voleurs de Mishima,, nous avions perdu la mesure propre à évaluer le réel. »

Claude Arnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ? Paris, Grasset, 2010.

Mai 68 a été une révolution, une inversion du sens de l’histoire, embarquant dans une course au but inconnu les plus énergiques, les plus singuliers de notre génération.

Révolution dont on connaît aujourd’hui le résultat : faire entrer la France, pays traditionnel, quelque peu hébété par la guerre, dans la modernité capitaliste, et avant tout dans la société de consommation. Mai 68 a été une sorte d’intervention chirurgicale opérée à vif par des chirurgiens inconscients. Le bistouri était d’idées et de mots : liberté sexuelle, psychanalyse, féminisme, droits des homosexuels, parole, démocratie… Et derrière cela, ou devant, ou autour… — quel est le mot qui convient ? — une génération qui ne connaîtra pas la guerre et l’organisation d’une nouvelle terre mondialisée par la marchandise.

J’ai eu 20 ans en 68. Je me souviens d’avant, je me souviens pendant et j’ai vu ce qui est advenu après. Je guette les livres qui traitent de ce moment, de ce mouvement, les livres qui essaient de transcrire cette énergie, qui essaient d’élaborer des significations. Parce qu’il est une évidence : mai 68 n’a pas été ce qu’il s’est proclamé ; n’a pas été davantage ce qu’ont raconté les autres, ce qui s’y opposaient. Au fond, Mai 68, personne n’y a rien compris. C’est pourquoi tant et tant le racontent.

D’abord nous avions lu Freud et Sartre — et nous les avions lus très jeunes — à l’âge où il doivent se lire : quatorze ou quinze ans — pour les descriptions des angoisses sexuelles, des fantasmes des jeunes gens. À vingt ans, nous savions tout de la théorie et enragions du fait que la psychanalyse ne s’enseignait pas à l’université. Et je me souviens que nous cherchions plus et plus loin : Reich, Marcuse, Deleuze et Guatari, Lyotard… et ailleurs, aussi : Laing, Cooper, Esterson et Mary Barnhes, cette Antonin Artaud ressuscité en femme… et Bateson, aussi… et nous savions que l’ethnologie pouvait offrir une porte de sortie… Je me souviens de cette monographie de Verrier Elwin : Maison des jeunes chez les Muria — les Muria qui éduquaient leurs enfants en les incitant à avoir des relations sexuelles avec tout partenaire de leur âge, afin sans doute de les vacciner contre la jalousie sexuelle… et nous pensions que c’était possible ! Et nous pensions qu’il était possible de généraliser cette façon d’être à toute une société. Et nous lisions aussi Basaglia… et nous savions que la psychiatrie était publique, qu’elle était nécessairement sociale… et Foucault… et nous savions alors que les mots n’étaient pas les choses — surtout lorsqu’ils étaient prononcés par des Mandarins. Je faisais partie de ceux qui rêvaient une “psychanalyse pour tous”, avec ou “sans divan”, qui dénonçaient l’univers concentrationnaire de l’asile, les pertes de mémoire que provoquent les électrochocs, les camisoles textiles, chimiques, familiales, politiques. Et en toile de fond, ce postulat, que ce qui rend fou — la raison de la folie — concernait tout le monde. Je regrette que cette idée soit aujourd’hui oubliée.

Et j’ai lu un livre qui retrace cette période de l’intérieur d’une âme, du tréfonds d’une conscience violentée : Qu’as-tu fait de tes frères ? de Claude Arnaud. Autobiographie d’un enfant doué qui ne peut trouver où « être avec » dans un moment de l’histoire ou toute pensée était « d’être contre ». Beau titre qui fait sonner le remords du survivant car les siens ont disparu dans la tourmente. Sa mère, d’abord, belle et douée, emportée par la maladie, ses deux frères aînés ensuite, détruits par la négativité de l’instant. Au delà de l’anecdote, des rencontres souvent passionnantes avec des morts que nous avons aimés quelquefois à la folie — Michel Foucault, Roland Barthes, Julien Gracq, Felix Guattari, Benny Levy… au delà de cette exploration de l’envers qui se voulait les portes d’un enfer — la drogue jusqu’à la gorge, l’échangisme sexuel jusqu’au dégoût, le transvestisme jusqu’à la métamorphose — au delà de toutes ces expériences, il reste une question qui est celle de notre génération, de toute notre génération : qu’as-tu fait de mai 68 ?

Claude Arnaud en a fait un beau récit, une autobiographie qu’il intitule « roman » parce que sa vie est un roman réussi. Quant à moi, je ne sais rien répondre…

TN

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