• Et si j’avais des sentiments, qu’en ferais-je ? (Jean-Paul Enthoven)

A propos de L’hypothèse des sentiments

Le nouveau roman de Jean-Paul Enthoven

qui vient de paraître aux éditions Grasset

Jean-Paul Enthoven livre son nouveau roman. On lui savait une plume, on lui supposait un cœur, il le présente ici ouvert, presqu’à nu, la pudeur réfugiée dans l’élégance des formules.

Démonstration que dans un roman, le récit est tout, celui-ci, épuré, élancé comme une ligne a l’air d’un pari. N’est ce pas le développement de la pub Nespresso ? L’échange involontaire de valises identiques entre un homme et une femme… et l’intrusion de l’homme dans l’intimité d’une étrangère… What else ?

C’est là que tout commence ! Elle est belle, riche, désœuvrée, mélancolique, épouse d’un mari au cerveau presque liquide et trimballe dans un coin de mémoire l’érotisme contrarié d’une hétaïre de mère. Elle a tout pour le rendre amoureux… On pourrait énumérer les éléments, comme s’il s’agissait d’un traité de passion amoureuse… C’en est un, aussi ! Il la surprend au travers de sa valise comme Diane au bain — il y en a que ça a rendu fous, Actéon fut métamorphosé en faon, poursuivi, dépecé par les chiens. Elle est sex ; toute sexualité, mais à son insu, à son corps défendant, comme si ce corps attendait son initiateur — quel homme peut résister à cette idée ?… De faire naître une femme à l’amour, d’assister pétale après pétale, à l’ouverture de la corolle… Les tiers sont vagues, à l’horizon, presque effacés, nuls… Ça vaut mieux ! Un mari accidenté cérébral, un psychanalyste que sa passion des mots a réduit au téléphone, un proxénète décati… Elle miroite de fantasmes raffinés, Anna Karénine, Audrey Hepburn, la vierge Marie, bien sûr, à la fois vierge et Marie — elle s’appelle Marion ! Et enfin, l’art du romancier qui vient illustrer une évidence de la vie : l’intrigue amoureuse se noue à la suite de la prophétie d’un énonciateur, ici d’une énonciatrice, d’une voyante…

Dans la photo ci-dessous, on voit Jean Paul Enthoven avec Constance du blog BB blondes

Tout cela, c’est la première partie du livre, à la fois un récit, celui de la naissance d’un amour, que l’on cherche à travers tous les romans, et une question sans cesse élaborée, reprise, ciselée, peut-on identifier les ingrédients de l’amour ? Pour le provoquer, peut-être ? Pour le reconnaître à coup sûr quand il arrive ? Pour le maîtriser jusqu’à pouvoir le chasser lorsqu’il entrave la vie ?

Roman à clé, bien sûr, où tous les noms, comme dans les rêves, sont des nœuds de sens. Il s’appelle Mills, pour ne pas s’appeler Milstein. Milstein, il est juif ashkénaze, sans doute d’origine polonaise, Mills, il devient américain. Mills ? Sorte de Moulin… General Mills, la fameuse entreprise agro alimentaire américaine, qui a racheté « BN », les Biscuits Nantais, Yoplait, distribue le Géant Vert et les glaces Haagen Dazs… Si l’histoire familiale de Marion apparaît à l’arrière plan et joue un rôle dans le déroulement de l’intrigue, celle de Max Mills reste cachée. Il faudra revenir sur les origines de ce Max Mills pour comprendre davantage !

Ayant obtenu ce qu’il désirait, l’amour, celui de Marion, bien sûr — mais comment pourrait-il en être certain ? — et surtout le sien… Devenu enfin amoureux, donc, Max Mills, le séducteur, ne sait plus que faire. C’est la seconde partie du récit et elle sonne plus juste encore que la première. Que faire de la relation avec une femme lorsqu’on est amoureux ? Ces deux êtres si dissemblables, l’homme et la femme, pourquoi se retrouveraient-ils ensemble ? Et qu’est ce qu’être ensemble ? C’est alors, me semble-t-il que ce livre, de traité de la passion amoureuse devient ouvrage d’initiation mystique. Il remonte le cours du temps, dépassant le 19ème siècle d’Anna Karénine où il débutait, dépasse en se jouant les libertinages de la renaissance, relocalisée dans le 7ème arrondissement de Paris, s’attarde un temps dans les réflexions grecques de l’antiquité…

« Mais ces dieux anciens n’étaient plus. Ils avaient péri ou étaient devenus modestes… ils n’oseraient même plus, ces dieux fragiles, se servir de leur fatum à tout faire. Ils l’avaient remplacé par la liberté humaine d’obéir, de transgresser, de tergiverser. Pourquoi les dieux avaient-ils abdiqué à ce point ? »

Et il parvient au début, à la création… Ne dit-on pas dans la Bible que « Dieu a créé l’homme à son image » et le texte ajoute : Zakhar oué Nékéva, « mâle et femelle »…  Il l’a créé à son image, mâle et femelle. Pour trouver Dieu, être semblable à Dieu, il ne reste à l’homme qu’à trouver la femme, à la femme à trouver l’homme… Folie mystique de l’amour hétérosexuel ! L’hypothèse des sentiments est le contrepoint de la Confusion des sentiments de Stefan Zweig.

Et si l’homme ne parvient à trouver la femme… Allons ! Je ne vais tout de même pas raconter la fin du roman !

Beau texte, dans lequel on s’installe comme en un fantasme, qu’on parcourt comme une revue de mode, qu’on remâche après comme une fable ou un psaume…

TN

une vidéo où l’on voit Jean-Paul Enthoven présenter le livre

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