• La malédiction de Tirésias — à propos du livre d’Elisa Brune et de Yves Ferroul : le secret des femmes.

Il marchait sur le mont Cyllène, s’aidant d’un bâton pour avancer sur le sentier rocailleux. Avez-vous déjà aperçu un couple de serpents ? Ils forment comme une tresse entremêlée, démontrant qu’il n’est nul besoin de membres pour s’enlacer. Et il vit ainsi, au travers du chemin deux serpents qui s’accouplaient. De son bâton, il les frappa — par peur sans doute, ou par frayeur. Si bien qu’ils se séparèrent, bien vite disparus dans les fourrés. Et Tirésias devint aveugle. D’avoir ainsi séparé le couple primordial ? Ou d’avoir vu ce qu’il ne convenait pas de voir ? C’est ainsi qu’Hésiode explique la cécité de Tirésias. Et Tirésias, on le sait, fut le devin de Thèbes, celui qui apparaît dans le cycle des légendes attachées à cette cité. On le revoit dans l’Œdipe-roi de Sophocle, puis encore dans les Bacchantes d’Euripide. Mais Apollodore en rend compte de manière plus complexe. Tirésias devint femme d’avoir séparé les serpents. Une autre rencontre avec un autre couple de serpents dix ans plus tard lui permit une nouvelle transformation et il réintégra son corps masculin. Ainsi, le devin Tirésias fut-il alternativement homme, puis femme, puis homme à nouveau. Un jour que Zeus et Hera se disputaient pour savoir qui de l’homme ou de la femme éprouvait le plus de plaisir en amour. Ils décidèrent d’interroger Tirésias qui vécut les deux corps. « S’il est dix parts en amour, répondit le devin, neuf reviennent à la femme et une seule à l’homme ». Furieuse de voir ainsi révélée la vérité des femmes, Hera le rendit aveugle. Et Zeus le consola en lui octroyant le don de divination.

Tout était dit dès ce moment. Il y eut un remake américain. En 1953 le docteur Kinsey publiait son rapport sur la sexualité des femmes (qui suivait celui de 48 sur la sexualité des hommes). Il fit un tel scandale qu’on retira au brave docteur Kinsey toutes ses subventions et qu’il dut se convertir à d’autres intérêts. Il n’était toujours pas bon de révéler les secrets de l’orgasme féminin.

Voilà qu’en 2010, Elisa Brune, journaliste scientifique très engagée et le Dr Yves Ferroul, sexologue, publient un livre spécifiquement consacré au plaisir sexuel des femmes. Alerte, précis, d’un style distancié évitant la grivoiserie, mais plongeant dans les profondeurs des questions, il laisse une impression forte et durable. Un certain nombre d’idées toutes faites volent en éclats. Celle de la frigidité des femmes d’abord. Tout le monde le savait et nul n’osait le dire. Il n’est pas de femme frigide, rien que des hommes maladroits ! Freud sort ensuite déchiqueté de l’affaire, lui qui décrivait la femme comme un homme châtré. Freud avait tort et les petites filles raison. La femme a bien un pénis et il est très semblable à celui de l’homme, mais enfoui en ses profondeurs. La description de l’IRM d’un couple enlacé dans le tunnel de la machine avec seulement 10 cm d’espace au dessus d’eux est saisissante. L’image livrée est celle de deux sexes en action, deux organes très semblables, comme deux crochets par lesquels l’homme et la femme se saisissent l’un de l’autre. La distinction ancienne entre orgasme clitoridien et orgasme vaginal n’a désormais plus aucun sens, aujourd’hui que l’on sait que le clitoris est l’extrémité d’un organe érectile dont la majeure partie est interne et qui vient enserrer le vagin. L’organe tout entier est le siège du plaisir, il est clitoris, il est vagin, il est pénis féminin.

Arrive enfin une réflexion sur la finalité du plaisir. L’on peut penser — on le pense de longue date — que l’homme reçoit une « prime de plaisir » pour l’inciter à s’accoupler et par conséquent à se reproduire. Vue du point de vue masculin, le plaisir sexuel serait une sorte de leurre qui trompe l’individu au service de l’espèce. Peut-être, mais quel serait alors la fonction de l’orgasme féminin ? On a pensé un moment, au 19ème siècle, qu’il facilitait le cheminement des spermatozoïdes vers l’ovule. Faux ! Les expérimentations montrent que l’orgasme n’a aucune fonction de ce type. Par ailleurs l’ovulation est un processus biologique totalement déconnecté de l’activité sexuelle. Alors à quoi sert cette générosité de la nature envers les femmes ? Mais à rien ! Et c’est peut-être ce qui fait si peur à toutes les sociétés depuis toujours. Les femmes éprouvent neuf fois plus de plaisir que les hommes et chacune doit en découvrir la raison.


Elisa Brune et Yves Ferroul : Le secret des femmes ; voyage au coeur du plaisir et de la jouissance. Paris, Odile Jacob, 2010.

et le site internet d’Elisa Brune

3 réflexions sur “• La malédiction de Tirésias — à propos du livre d’Elisa Brune et de Yves Ferroul : le secret des femmes.

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  2. Tiresias ne peut-il pas être l’expression même (en tant que symbole mythologique) de ce désir enfoui, qui ne peut pas être dit ? Mais j’entends celui de l’homme, par un moment homosexuel dans son devenir (il paraît en effet que les homosexuels jouissent de manière bien plus forte que les autres hommes).

    D’abord il voit deux corps, serpents, s’enlaçant. Pas satisfaisant, c’est la sexualité banale, le stade normal. Il devient femme pour connaître une autre sexualité, plus forte (moment homosexuel de son devenir), qui est à la fois celle de la femme et celle de l’homme. Il voit un second couple, dans un rapport plus proche du plaisir véritable : il redevient homme, repassant de l’autre côté mais avec une expérience en plus.

    Interrogé par Zeus et Hera, ce que Tiresias dit c’est que l’amour envisagé comme l’envisagent, le vivent, généralement, banalement, les hommes, c’est une seule part de plaisir sur dix, alors que comme l’envisagent, le vivent, les femmes, c’est dix part de plaisir. Il y a un peu de la théorie du genre, au-delà de la nature homme et femme. Hera le rend aveugle : il ne pourra plus voir deux corps enlacés, son parcours est fini, il est arrivé au bout de ce qu’il est possible de connaître. Et Zeus le rend devin : il pourra faire passer le message.

    Cela me semble plus en phase avec la réalité. Parce que seulement supposer que les hommes biologiques connaissent une part de l’amour quand les femmes en connaissent les neuf autres, c’est, comme vous avez parlé de la distinction dépassé entre orgasme clitoridien et orgasme vaginal, encore maintenir la représentation traditionnelle d’un membre actif (l’homme) et d’un membre passif (la femme), quand dans la jouissance féminine notamment il semble que ça ne marche pas vraiment comme ça.

  3. C’est peut-être pour cela que certaines sociétés patriarcales mutilent l’enfant mâle, à la naissance ou au seuil de l’adolescence: pour qu’il se focalise sur son bout, et n’aille pas voir plus loin…

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