• Le monothéisme et le langage de la violence de Jan Assmann

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Jan Assmann : Le monothéisme et le langage de la violence. Paris, Bayard, 2018

Le monothéisme est-il intrinsèquement violent ? Existe-t-il en son sein un noyau, une nécessité logique conduisant inéluctablement au langage de la violence et ensuite à l’intolérance, aux passages à l’acte, aux massacres ? Telle est la question que se pose Jan Assmann depuis une vingtaine d’années à travers une série de livres, parfois controversés[1]. Le dernier vient de paraître. Il s’intitule précisément : Le monothéisme et le langage de la violence.

Et d’abord, qui est Jan Assmann ? Un égyptologue réputé, âgé aujourd’hui de 80 ans. Il a enseigné à Heidelberg, a dirigé les fouilles archéologiques à Thèbes, notamment celles des tombes de la période saïte. Petit rappel, cette période verra des rois qui auront une importance décisive dans l’histoire juive. Par exemple Nekao II, qui a battu Josias à la bataille de Megiddo en 609 av. JC, terrible défaite du roi le plus pieux et le plus moral dont judaïsme et plus tard christianisme attendent réparation dans une revanche à venir à la fin des temps qu’on appelle aujourd’hui Armageddon (Har Meggido, « la colline de Meggido »). Cet épisode l’a-t-il influencé à ce point ?

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Akhenaton et son épouse Nefertiti

Comme il est normal pour un universitaire de renom, Jan Assmann est l’auteur de nombreux travaux d’archéologie égyptienne, surtout en langue allemande. Mais en 1997, il a publié un livre qui touche à l’actualité de nos sociétés intitulé Moïse l’égyptien. Ce qui est étrange, c’est qu’il semble accréditer dans ce texte l’hypothèse longuement développée par Freud, et très généralement réfutée par les archéologues et les historiens de l’antiquité, selon laquelle le monothéisme juif serait un héritage de la religion nouvelle promue par le pharaon Akhenaton qui a régné au 14ème siècle av. JC.

Mais il va plus loin que ce qu’on peut lire ailleurs, expliquant que ce qui distingue le monothéisme juif, est d’avoir institué un dieu unique et non connaissable réfutant l’existence de tout autre dieu. D’où affirme-t-il encore, dans la foulée de Freud, la naissance d’un antisémitisme qui serait apparu dès l’antiquité, né du sentiment éprouvé par les autres, les non-Juifs, d’être rabaissés par la religion des Juifs.  L’idée, simple, et pas si nouvelle, mais enflée par la réputation du chercheur était que la distinction, sous l’empire de la vérité, réduisant les dieux des autres à des erreurs était mère de toutes les violences religieuses. Les conséquences politiques faciles à imaginer…

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Jan Assmann

C’était donc en 1997. Les attentats du 11 septembre 2001 ont d’un seul coup rendu le sujet brûlant et incité Assmann à moduler sa théorie. Il l’a fait dans plusieurs ouvrages parus en 2007, puis en 2009, récusant les critiques qui lui avaient été adressées. Il admet du bout des lèvres qu’on peut reconnaître un dieu unique sans exiger par la force qu’il fût le seul dieu vénéré. Mais il ne lâche pas l’affaire.

Son dernier livre qui vient de paraître en français revient une nouvelle fois sur ces questions. Reprenant ses hypothèses précédentes, il tente de démontrer qu’il avait raison. Assmann développe, précise, mais au final conforte encore sa thèse. Je retiendrai trois points de sa démonstration. Il y en aurait bien plus à discuter !

  • Premier constat : La violence se trouve partout dans la Bible. Oui, certes ! On aurait envie de lui répondre : mais pas autant que dans l’Iliade d’Homère. Et d’ajouter : peut-être pour les mêmes raisons, l’envie de relater un récit, la fabrication d’une manière de roman épique. Les meilleurs romans ne sont-ils pas des récits d’amour et de guerre ?
  • 2ème point. Pour répondre à la question « D’où provient cette exigence d’une foi aveugle, cette intransigeance du dieu monothéiste ? »… voilà qu’il développe ici une nouvelle thèse. La religion mosaïque aurait translaté la vassalité des despotes orientaux de l’antiquité, assyriens et babyloniens, en une vassalité à Dieu. Car la nouvelle foi propose la protection en échange de la soumission exclusive. C’est donc une translation du politique au religieux qui se serait opérée dans l’invention monothéiste et qui perdure encore dans l’intolérance des possédés de dieu. Alors tout cet argumentaire théologique serré ne serait qu’un petit plagiat d’un texte de loi assyrien ? On est un peu gêné de lire sous la plume d’un chercheur de renom des explications tristement banales. Le langage de la violence, d’origine monothéiste, translation du politique à l’origine, serait aujourd’hui encore le moteur du rabaissement de l’ennemi et la principale ressource de la conquête du pouvoir politique.
  • 3ème point : les applications de sa théorie pour la compréhension de l’histoire moderne. Et page 71, on reste saisi. Il nous explique que la violence colonialiste a trouvé sa légitimation dans les récits mythiques de la conquête de Canaan. Je le cite :
  • « les Espagnols en Amérique centrale et du sud, les immigrés puritains dans ce qui deviendra les États-Unis, les Boers en Afrique du Sud et — il fallait s’y attendre ! — le parti des colons en Israël. »

  • Là aussi, nous avons envie de signaler au brillant universitaire un glissement de sens : s’agit-il de légitimer la violence ou la présence d’un nouveau peuple sur une terre en fabricant (en bricolant) un nouveau mythe à partir des anciens ? La question qu’il faudrait se poser est l’étonnante prégnance du récit biblique malgré la multiplicité des contextes historiques. Et aussi cette étrange séquence, partout présente, à travers les continents et les cultures selon laquelle les premiers arrivaient d’ailleurs… Séquence qu’on retrouve chez, je pense, trois quarts des peuples de la planète. Il est d’autant plus étonnant de la voir apparaître dans l’histoire de la fondation d’Israël vers le 10ème siècle avant Jésus-Christ puisque, en toute probabilité, les Hébreux étaient des autochtones (Cf les travaux d’Israël Finkelstein).
Nekao II (bronze). Brooklyn Museum of Art, New York-2

Le pharon Nekao II qui a battu et tué le roi Josias sur le tertre de Megiddo. Bronze New York

On comprend peut-être ici le motif de ce nouvel ouvrage de Jan Assmann. Il entend se dédouaner, se justifier, montrer qu’il n’est pas hostile par principe au monothéisme — c’est-à-dire au judaïsme, sans doute, à l’islam, aussi — affirmer qu’il n’est pas adepte de néo-paganismes aux accents politiques inquiétants. La preuve, avance-t-il au début du livre, il partage les idées des philosophes des lumières. Et le voilà qui invoque Mendelssohn pour expliquer que ce n’est pas le monothéisme qu’il incrimine mais ses dérives extrémistes, les radicalisations puritaines des Maccabées ou des Zélotes et leurs continuateurs actuels, selon lui les islamistes.

À mon sens, la thèse est faible, non pas du fait de ses connotations parfois inquiétantes, mais parce qu’elle fait l’économie d’une véritable comparaison. On eût apprécié qu’un connaisseur de l’Égypte ancienne nous parlât du génie de cette multiplicité profuse développée par la culture pharaonique et qu’il la mît en regard des ruptures, non pas monothéistes, mais anti-aristocratiques — celles du judaïsme, bien sûr, religion d’esclaves affranchis, mais aussi des Grecs des 5è et 4è siècles av. JC qui eux aussi ont tenté une politique sans aristocrates — cette même tension (politique/aristocrates) que l’on voit à l’œuvre dans nombre d’autres sociétés, l’histoire de la Chine, par exemple est une succession d’oppositions de même nature.

Une fois encore, en matière de savoir, l’idéologie semble mauvaise conseillère.

Tobie Nathan

Voir ma chronique sur ce sujet sur le site Akadem —> Akadem_Assmann

 

[1] Moïse l’Égyptien. Paris, Aubier, 2001 ; Le prix du monothéisme, Paris, Aubier, 2007 ; Violence et monothéisme, Paris, Bayard, 2009…

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