• Le termite amoureux

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N°3241/ 14 août 2013

 

CHAPITRE 6

Sixième et dernière enquête de notre passionné des êtres à six pattes, « le termite amoureux », où nous verrons que la notion d’âme-sœur n’a sans doute pas été inventée par les êtres humains.

Des fantasmes inscrits dans l’architecture

Un fantasme est un scénario — peut-être devrait-on dire un logiciel ? — qui organise les modalités de la jouissance. Il en est un, si fréquent que l’on ne mesure plus son étrangeté, celui d’une sorte de prédestination du couple, comme si l’un était la moitié manquante de l’autre. On connaît ses racines dans l’antiquité, dans le mythe de l’androgyne de Platon, être originaire, doté de deux têtes, quatre jambes et quatre bras, que les dieux auraient coupé en deux pour donner naissance à l’être humain. Platon expliquait ainsi que notre destinée consiste en l’interminable recherche d’une moitié. Remis à l’honneur dans la littérature courtoise du Moyen-âge, popularisé par le romantisme, propagé par le cinéma américain, ce fantasme est devenu une sorte d’idéal de vie que l’on retrouve maintenant répandu à travers la planète, au point qu’on a pu penser que cette alliance éternelle faisait partie de la nature de l’homme. Le couple pérenne est pourtant étranger au comportement des mammifères. On le rencontre, il est vrai chez certaines espèces d’oiseaux, mais pas chez les bovidés, qui vivent en harems ; pas chez les félins, qui apprécient les rencontres enflammées de célibataires ; encore moins chez les singes qui semblent préférer le permanent échange de partenaires — à l’exception de l’étrange gibbon. Mais d’où cela vient-il à l’homme ?

MALCHANCEUX ! Dans une termitière, il y a le roi et la reine, mais aussi des individus sans ailes et stériles comme ce soldat.

MALCHANCEUX ! Dans une termitière, il y a le roi et la reine,
mais aussi des individus sans ailes et stériles comme ce soldat.

Une fois de plus, je suis parti à la recherche de l’invertébré, l’arthropode, l’insecte, qui accepterait de me renseigner sur cette habitude surprenante et je dois dire que j’en ai trouvé plusieurs. Le plus impressionnant toutefois me semble le termite qui a inscrit le fantasme du couple éternel dans l’architecture de ses gratte-ciels.

L’éthologie des insectes est une leçon de philosophie. Elle nous enseigne que lorsqu’une espèce a découvert une idée, elle la décline dans toute la gamme de ses comportements. Les termites ont inventé les bienfaits de l’alliance. Ainsi, pour se nourrir, s’associent-ils à une espèce de champignon qui sait dégrader la cellulose qui leur devient dès lors comestible. Symbiose pour la nourriture, avec une autre espèce, celle des champignons termitomices ; symbiose du couple de termites qui établissent des couples à la fusion infinie. Et tout commence par une sorte de passion amoureuse.

Témoignage de Bellicositermes

Parvenu au soir de ma vie, j’ai décidé d’en finir. Je sais comment faire, allez ! Il suffit que je me mette à creuser dans la paroi d’argile jusqu’à l’une des fines galeries qui débouchent autour de notre cellule. Je tenterai alors de l’élargir et je sais que les terribles soldats qui veillent à l’entrée m’attaqueront avec la dernière férocité de leurs énormes pinces et qu’ils me décapiteront. J’ai calculé mon coup. Cette fois, je suis certain de réussir. J’avais déjà essayé, il y a peut-être une vingtaine d’années, lors de cette interminable sécheresse, qui est venue à bout de dizaines de milliers d’ouvriers. Mais j’étais trop faible, alors, et n’ai pas réussi à percer la paroi. Et les années se sont écoulées, chaque jour identique au précédent — mais voit-on seulement le jour dans une vie de termite ? Avant de m’élancer vers la mort, je voudrais en quelques mots expliquer mon geste, qui est, je vous prie de le croire, un acte d’amour.

HEUREUX ? S’ils s’accouplent, ces deux-là vivront collés à vie, enfermés dans un « copularium » et auront des millions d’enfants…

HEUREUX ? S’ils s’accouplent, ces deux-là vivront collés à vie,
enfermés dans un « copularium » et auront des millions d’enfants…

Je suis né voilà quatre vingt ans, dans une termitière, à quelques dizaines de mètres de celle que j’habite aujourd’hui. J’ai eu la chance d’avoir été fait sexué, termite ailé, autrement dit, et non pas ouvrier ou soldat. Est-ce vraiment une chance ? Le jour de « l’essaimage » (c’est ainsi que nous appelons chez nous le vol nuptial), nous sommes sortis en groupes, par grappes de cinq cents, peut-être. C’était d’une beauté féérique, ces ailes blanches et ce véritable orage de phéromones. J’ai d’abord flairé la présence de ma sœur, mon amour, ma douceur, puis je l’ai vue. Elle m’a vu. Nous nous sommes reniflés ; donnés notre premier baiser et elle m’a tout de suite entrainé vers un trou dans la terre. J’étais ébloui. Je savais que c’était elle ; elle savait que c’était moi. Moi, je voulais seulement la pénétrer. Mais elle m’a demandé d’attendre. C’était bien trop dangereux, vous savez… Les caméléons, les lézards, les oiseaux, les chimpanzés, les enfants… Vite, nous avons creusé ensemble et nous nous sommes enfermés à 50 centimètres de profondeur, dans un petit espace, notre nid. Eh bien, ce petit nid douillet où nous avons eu notre premier rapport sexuel, j’y suis encore ! Je n’en suis plus jamais sorti. Quatre vingts ans… Vous pouvez seulement imaginer cela ? Tous les jours je me suis accouplé avec elle ; tous les jours elle a pondu des milliers d’œufs. Aujourd’hui, nous avons dix millions d’enfants ! Une ville !… sans compter ceux qui sont morts. Mais elle est insatiable. Elle en veut encore. Je m’en vais pour ne pas lui en vouloir. Ma sœur, mon amour, ma douceur…

L’avis de l’enquêteur

Lors de leur dernière métamorphose, les nymphes de termites acquièrent des ailes et s’envolent en même temps pour fonder de nouvelles termitières. Il se forme ainsi des couples qui se livrent à une longue promenade amoureuse durant plusieurs heures. Le couple creuse ensuite, dans le bois ou dans la terre, une cellule appelée, « chambre nuptiale » ou encore « copularium ». Après de longues caresses, le mâle féconde la femelle qui pond ses premiers œufs presqu’aussitôt. Ils s’occuperont eux-mêmes de leurs premières portées. Ils vivront ensemble dans leur cellule très longtemps, des dizaines d’années. L’abdomen de la reine grossit considérablement, atteignant jusqu’à 100 fois sa taille initiale. Sa seule activité est de pondre des œufs (plusieurs milliers par jours), qu’une armée d’ouvriers vient récolter. Quant au roi, il ne fait que féconder périodiquement la reine. Enfermés dans cette chambre des plaisirs, scellée et gardée, ils sont nourris et soignés par les légions d’ouvriers qui s’activent autour d’eux. Collés à vie, le couple est ainsi condamné à une relation fusionnelle dans un espace à peine plus grand que leur corps. Couple, sans doute, mais aussi organe central d’un grand tout, la termitière — l’un n’est plus qu’une machine à féconder, l’autre une machine à pondre.

On rencontre une relation fusionnelle du même type chez une famille de crevettes, les Pontoniidae, qui forment des couples permanents s’installant sur des mollusques ou dans des éponges. Au Japon, ces couples de crevettes sont un symbole classique de fidélité. Ainsi, offre-t-on en cadeau aux jeunes mariés une éponge du genre Euplectella contenant un couple de Pontonia, symbole de fidélité éternelle.

Une fois de plus, les invertébrés sont venus éclairer nos pensées obscures. Alors, amis humains, lorsque vous vous roulerez dans les pailles aux chaleurs de l’été, regardez bien si vous n’écrasez pas un fantasme…

T.N.

FantasmesPour aller plus loin :

Tobie Nathan, Tous nos fantasmes sexuels sont dans la nature. Paris, Fayard, 2013, 140 pages.

Le grand classique est évidemment La vie des termites de Maurice Maeterlinck, réédité par Grasset en 1970. Et on trouvera les découvertes plus récentes sur l’éthologie des termites dans Rémy Chauvin, Les sociétés animales. Paris, PUF, 1999.

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LogoFrCulture–> pour écouter la chronique sur France Culture dans les Bons plaisirs

Les autres chroniques, à lire ici :

• La punaise violeuse

• L’abeille castratrice

• L’araignée meurtrière

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• La libellule fétichiste

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Une réflexion sur “• Le termite amoureux

  1. Pingback: Dans la chaleur de l’insecte | Le blog de Tobie Nathan

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