• Aphrodite et moi

Conversation

On mangera des coquilles Saint-Jacques, naturellement, arrosées d’un petit vin grec résiné…

Dans le N° 9 de Vanity Fair, de février-mars 2014

Dans son dernier livre, Philtre d’amour, Tobie Nathan levait le voile sur les mystères de l’amour. Aphrodite, la déesse grecque l’a appelé au téléphone pour régler la question… Et elle n’était pas contente !

Aphrodite-téléphoneOh, ce n’est pas parce qu’elle a succombé à ma beauté, je le sais ! Je n’attribue pas non plus ma chance (ou mon malheur) à mes prouesses techniques… Tout le monde sait que son mari, fut l’inventeur des premiers drones, des filets magnétiques, du fauteuil qui se moule au dos, de la ceinture à phéromones, aussi… Et moi, je n’ai même jamais su planter un clou ! À ce qu’on dit, l’éternel cocu l’espionnerait à l’aide de caméras volantes, pas plus grosses que des mouches.

Une mouche tourbillonnait autour de moi ce jour là, venant même se poser sur mon portable pendant que je recevais l’appel.

C’est au téléphone qu’elle m’a contacté…

_ Tobie Nathan ?

Une voix chantante, sur les tons graves, avec un léger accent, que je ne parvenais pas à situer.

_ C’est moi !

Elle a tout de suite éclaté de rire.

_ Pourquoi riez-vous ?

_ J’imagine votre tête. Vous devez vous demander qui je suis…

_ Qui êtes-vous ? Dîtes…

Nouvel éclat de rire.

_ Aphrodite.

Sur le coup, je n’ai pas compris. Répétait-elle en écho la dernière syllabe que j’avais prononcée ?… Je n’ai pas insisté. Après tout, elle s’appelait peut-être ainsi. Il est des parents irresponsables qui attribuent à leurs enfants des prénoms impossibles…

_ Oui ? ai-je fini par lâcher.

Elle souhaitait me rencontrer, échanger autour de mon dernier livre, sur l’amour. Non, elle n’était pas journaliste ! Seulement une usagère… « Une usagère privilégiée », avait-elle insisté. Les écrivains sont des cabots ! Il suffit de leur parler de leurs textes pour tout obtenir. Je l’ai invitée à déjeuner, dans ce bar d’hôtel aux murs lambrissés, aux lumières tellement étudiées que l’on croirait voir de l’intérieur des paupières. Elle est arrivée en retard, suffisamment pour préserver la hiérarchie des désirs. Je regardais machinalement l’heure pour la dixième fois sur mon téléphone portable, lorsque j’ai senti une présence. J’ai levé les yeux. Blonde… cheveux flou artistique… Taille ? Impossible à déterminer ! Nue sous sa robe de soie, gris sombre… Nue malgré sa robe, devrais-je préciser, puisqu’on distinguait au travers les moindres détails de son anatomie, jusqu’au grain de sa peau. Cambrure des reins, africaine. Frugalité des seins, petites pommes mures, que l’on pourrait saisir d’une seule main. La beauté est l’expression d’un dessein, comme si la forme du visage, l’harmonie du corps, obéissaient à un plan… Belle, donc… très belle ! Rien n’avait été laissé au hasard. Le visage… l’ovale d’harmonie, le petit nez, aux ailes pincées, les lèvres, grenade, à peine teintées… Mais les yeux, surtout… bleu fumée, une nuance pervenche, les yeux grands ouverts, qui me donnaient l’impression qu’elle était là pour moi et qu’elle ne me voyait pas, pourtant. Elle regardait au delà… Et son parfum, surtout… son parfum qui partait vous saisir au lieu même de vos sensations animales. À peine arrivée, elle s’était glissée au dedans de moi, au plus profond de mon souffle. Elle me tendit une main gantée. Je n’eus même pas le réflexe de me lever pour l’accueillir.

Inanna-Color_ Mes animaux ne vous dérangent pas, au moins ?

L’esprit et les sens captivés, je ne les avais pas vus, deux chats immenses, de la taille d’un chien, la robe fauve, ocellée, qu’elle tenait en laisse. Ils se frottaient contre ses jambes.

_ Des ashéras ? demandai-je, sans sourciller.

_ Exactement ! Vous connaissez ?

Bien sûr que je connais ! Ça vaut au moins 20 000 euros l’animal… Elle détacha leur laisse et les deux félins se précipitèrent l’un sur l’autre sans crier gare. J’ai déjà vus des chats s’accoupler. L’étreinte est pour le moins passionnée, et surtout bruyante. Ceux là, c’était tout le contraire, comme s’ils avaient voulu dissimuler leurs ébats. Ils se léchaient mutuellement le museau en silence, en un long baiser ; ils se frottaient langoureusement, sans un miaulement, sans un cri. Mais ils occupaient toute la scène. Autour, il se fit soudain le plus grand silence, jusqu’à ces deux dames très dignes devant leur thé, qui s’interrompirent, la cuiller levée, fascinées par le spectacle.

_ Ils sont toujours aussi amoureux, dit-elle, pourtant ils vivent en couple. Et elle se mit à rire. Elle ? Oui ! Je l’appellerai : « Elle ». Son rire…

Les deux dames se sont alors rapprochées l’une de l’autre, se sont pris la main, l’une a plongé les yeux dans ceux de l’autre et j’ai vu — quoi ? Rien de plus normal au fond… Deux dames âgées qui s’aiment. Eh quoi ? Elles ont bien le droit… Mais non ! C’est l’accouplement des chats qui a déclenché leur passion soudaine, j’en suis certain ! L’instant d’avant, elles avaient l’air tranquille, un peu pimbêches, un peu vachardes… Normales, en un mot. Je n’en croyais pas mes yeux.

_ Vous ? C’est vous qui avez provoqué cela ? lui ai-je demandé les yeux écarquillés. Vous et vos ashéras !

Elle se retourna pour héler le garçon. Ils arrivèrent à deux. Un homme et une femme, jeunes, presque des adolescents. Ils se tenaient par la main. Ils firent une jolie révérence devant elle. Ils semblaient amoureux, eux aussi, comme les chats.

_ Vous avez des coquilles Saint-Jacques, n’est-ce pas ? Puis, se tournant vers moi : je les partagerai volontiers avec vous.

Je dois avouer que je pris peur. Mais la bienséance prit le dessus. J’acceptai.

_ Avec un petit vin blanc, ajouta-t-elle, résiné… Un vin grec. Vous en avez, bien sûr…

Les deux jeunes gens répondirent d’une seule voix :

_ Nous trouverons, Madame !

Son sourire était contagieux. Ce n’était pas l’expression d’une émotion ; il relevait plutôt de la météorologie. Lorsqu’elle souriait, c’était comme un lever de soleil à Delphes, lorsque la lumière qui vient des dieux, dessine d’abord le contour des montagnes et reprend un à un les objets aux ténèbres. J’ai souri à mon tour. Les hauts parleurs diffusaient une musique étrange, un long solo de cithare ou peut-être de kora. Et derrière les notes de musique, une voix de femme, comme ces voix d’Afrique, à la fois aigue et éraillée, disait des paroles, comme un poème. J’ai retenu une phrase, qui s’est inscrite en moi et se répète depuis comme une ritournelle : « Le désir qui éveille tue le sauvage qui sommeille »…

Elle s’avança vers moi, si près. Je sentis son souffle contre mes joues.

_ Vous savez, j’imagine, pourquoi je tenais à vous rencontrer… commença-t-elle.

Je fis le macho fanfaron. Je n’en menais pas large, en vérité.

_ Heu… Quelle qu’en soit la raison, quand vous voulez ! Tous les jours, toutes les nuits…

Encore son rire. Je ne sais le décrire. Une volée de moineaux, peut-être, ou bien la cavalcade lointaine de quelque biche parano.

_ Vous avez écrit un livre révélant les secrets de la passion amoureuse…

Du bout de sa fourchette, elle piqua délicatement la chair du coquillage et me la tendit en souriant. Je restai interloqué, la bouche entrouverte.

_ Eh bien mangez, voyons ! Nous autres appelons cela un mystère. Un mystère, voyez-vous, n’est pas destiné à se retrouver dans un livre. C’est un don secret, révélé à ceux qui ont surmonté les épreuves. Mais un livre ! N’importe qui peut acheter un livre. Et les mystères s’y retrouveraient ; ils seraient révélés ainsi à n’importe qui… Allons !

Aphrodite-bainJe balbutiai je ne sais quelle sottise. Ses paroles exprimaient colère et reproches et son visage le sourire épanoui d’une femme heureuse. J’étais paralysé.

_ Vous êtes drôle, très drôle ! Poursuivit-elle. La démocratisation du mystère… Le mystère pour n’importe qui et à petit prix…

Encore son rire. Mais cette fois, il s’insinua entre mes omoplates jusqu’à me provoquer une décharge le long de l’échine.

_ Un autre homme commit avant vous un tel sacrilège. Vous le connaissez, sans doute. Un certain Monsieur Homère… Vous savez ce qui lui est arrivé ? Nous avons été cléments, notez bien… Il a vécu son âge. Mais lui qui avait donné à voir les choses interdites, nous lui avons retiré la vue.

Elle s’approcha plus près encore, posa un baiser sur mes lèvres et dit ce simple mot :

_ Aveugle !

C’est décidé ! Demain, je me fais opérer de la cataracte. J’ai peur. Tout le monde me dit, pourtant, que l’opération est bénigne.

TN

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