• Freud à Jérusalem

freudajerude Eran Rolnik, Freud à Jérusalem. La Psychanalyse face au sionisme

Préface d’Abraham B. Yehoshua

Paris, Éditions de l’Antilope, 2017

Édition originale en hébreu : 2007 ; en anglais, 2012.

 

 

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Eran Rolnik

Eran Rolnik est psychiatre et psychanalyste. Il est né en 1965 à Tel-Aviv, où il vit et travaille. Membre de la société psychanalytique d’Israël, il enseigne à l’université de Tel-Aviv et à l’institut de psychanalyse de Jérusalem, le célèbre institut Max Eitingon. Psychanalyste qui se sent concerné par la vie sociale et politique, il publie régulièrement des articles dans les journaux israéliens, notamment Haaretz, des textes spécialisés comme son commentaire sur le soutien reçu de son psychiatre par un délinquant (« Quand un psychiatre se révèle dangereux pour la société ») ou des commentaires politiques tels que « les soubassements psychologiques du phénomène Netanyahou ».

L’Antilope, la belle maison d’édition dirigée par Anne-Sophie Dreyfus et Gilles Rozier, vient de faire paraître un livre d’Eran Rolnik, une somme, résultat d’une vingtaine d’années de recherches historiques sur l’introduction de la psychanalyse en Israël.

Livre fleuve, un peu brouillon, érudit, mais aussi personnel, investi, presque militant. L’idée forte est que la psychanalyse est un morceau d’Europe ayant constitué la personnalité israélienne.

Ce livre intéressera les passionnés de la psychanalyse et de son histoire, bien sûr — et il fournit quelques informations inédites. Mais ce n’est pas son seul intérêt. Il aborde par un chemin peu fréquenté, l’influence de la théorie psychanalytique et de son créateur, Sigmund Freud, sur le mouvement sioniste, tout au long de son histoire.

On savait que les relations de Freud avec l’idée sioniste étaient pour le moins ambivalentes. D’abord, Freud voulait se débarrasser d’une évidence qui lui collait aux basques depuis les premiers moments : la psychanalyse serait une science juive. De fait, tous ses premiers disciples (ceux de la société psychologique du mercredredi) et l’écrasante majorité de ses patients étaient juifs. Il était difficile d’échapper à cette qualification de « science juive ». Alors que lui prétendait construire une science universelle, valable pour tout être humain à travers la planète. Cela, c’était la position de Freud qui a cherché, sans jamais nier son appartenance au peuple juif, à dégager la science qu’il construisait de son éventuel substrat juif. En tout cas de cette accusation…

Mais l’intérêt du livre de Rolnik est de montrer que les sionistes, d’abord ceux d’Autriche et d’Allemagne, par la suite ceux du Yishouv en Palestine, puis d’Israël, ont dès les tout premiers moments érigé Freud en Saint Patron. Depuis la phrase qu’on prête à Haïm Weizmann, célèbre chimiste qui deviendra le 1er président de l’état d’Israël, qui s’enorgueillissait de ces « pauvres immigrants de Galicie arrivant en Palestine avec pour seuls bagages Le Capital de Karl Marx dans une main et L’interprétation des rêves de Freud dans l’autre.

Par la suite, s’appuyant sur des psychanalystes à la fibre sociale comme Sigfried Bernfeld, très lié à la section viennoise de l’Hashomer Hatsa’ir (« la jeune garde »), ils ont utilisé Freud pour introduire une vision moderne, psychanalytique, de l’enfance dans les jardins d’enfants et les écoles de Palestine. Pour exemple, Meir Ya’ari, responsable du 1er groupe de l’hashomer, dès qu’ils s’est installé en Palestine, a été le porte parole des théories freudiennes.

« Je vous demande, s’exclamait-il, d’acquérir une connaissance précise de Freud. » Et il ajoutait : « Je vous en prie, soyez pleinement conscient des forces qui sont en vous, l’érotisme viril vous réunit malgré vos résistances intérieures. »

Très vite s’est donc glissé un malentendu. Les jeunes pionniers du Yishouv comprenaient, non sans raison, le concept freudien de « refoulement » comme l’empêchement millénaire d’expression de l’âme juive. Et, naturellement, le sionisme, comme une libération, une levée de ce refoulement. Freud ne pouvait certes s’en réjouir.

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Max Eitingon

L’ambiguïté et le malentendu se sont encore maintenus et même renforcés avec l’action de Max Eitingon, le véritable fondateur de l’activité psychanalytique en Palestine juive. Nous avons dans ce livre de très belles descriptions du personnage de Max Eitingon, magnat russe de la fourrure, probablement plus que lié au gouvernement soviétique et toute sa vie bienfaiteur du mouvement psychanalytique. Fondateur de l’Institut psychanalytique de Berlin, il décide, après l’éviction des psychanalystes juifs par les nazis en 1933, d’émigrer en Palestine. Freud, qui ne voyait évidemment pas cette émigration d’un très bon œil, a essayé de l’en dissuader. Son pessimisme foncier lui rendait insupportable l’optimisme socialiste des ‘haloutzim, des pionniers. Mais Eitingon, pour une fois, n’a pas cédé aux pressions de son maître. Et la terre l’a métamorphosé. Le coureur polygame est devenu un bourgeois installé, tenant salon avec sa femme à Tel-Aviv, organisant la formation psychanalytique, trouvant des débouchés aux émigrés allemands, puis tchèques et autrichiens qui cherchaient à fuir le nazisme. Freud lui préférait, de loin, le pessimisme d’Arnold Zweig, un autre émigrant en Palestine, qui ne sut jamais s’accommoder du sionisme.

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Haïm Nahman Bialik

Le livre de Rolnik fourmille d’anecdotes déterrées dans les archives de l’Institut de Psychanalyse de Jérusalem dont certaines sont parfois franchement drôles. Comme le tollé produit par la publication, puis la traduction en hébreu de Moïse et le monothéisme de Freud. Jusqu’à Moshe Wulf, cofondateur de la société psychanalytique d’Israël avec Eitingon, qui écrivait : « Je dois reconnaître que je n’ai jamais été aussi abattu par un ouvrage de Freud. » La presse hébraïque s’est déchaînée : « Freud déclare la guerre à Moïse », titrait le quotidien sioniste religieux Hatzofeh. Les sionistes ont considéré de leur devoir de prendre la défense de Moïse contre Freud. Israël Cohen, l’un des écrivains les plus connus du Yishouv écrivait en 1942, à propos des psychanalystes : « Ils prennent un poème de Bialik ou une nouvelle de Brenner et ils les dissèquent jusqu’à les réduire aux 22 lettres de l’alphabet hébraïque … pour ensuite traquer motifs, symboles et indices au milieu des ossements… »

Le plus drôle, peut-être, fut la 1ère traduction en hébreu de Totem et Tabou de Freud, en 1939, peu après la sortie en Grande Bretagne de Moïse et le monothéisme. Dvir Dwosis, le traducteur, l’a écrite dans un style rappelant celui des prophètes, la truffée de citations bibliques, jusqu’à une vingtaine de références bibliques sur un même sujet. Réponse ironique, sans doute, de l’esprit du Yishouv des années 40 au scepticisme freudien concernant le sionisme.

Mille récits et anecdotes, quelques dizaines de personnages sortant de l’ordinaire, quelques idées fortes que nous n’avons pas l’habitude de croiser en France… Un livre riche, un beau livre !

Il est possible d’écouter ici la chronique sur Akadem logo_akadem

 

Tobie Nathan

 

 

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