• La libellule fétichiste

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N°3240/ 7 août 2013

CHAPITRE 5

Cinquième enquête proposée ici : « libellule fétichiste », où nous assisterons ébahis à la phallicisation du vagin et à la vaginalisation de la verge unis tous deux en un cœur d’amour.

Des fantasmes en plein vol

De tous les fantasmes, le fétichiste est sans doute le prince, celui auquel on pense spontanément lorsqu’on veut évoquer la singularité d’un comportement sexuel. Certains sont excités à la vue d’un pied, jouissent au contact d’un collant ou d’un dessous, d’autres ont besoin de se trouver dans certaines positions, parfois acrobatiques, pour parvenir au plaisir. Ce type de fantasme démontre que quelquefois, chez l’être humain, la pulsion sexuelle peut migrer de l’organe sexuel vers d’autres parties du corps : vers le pied, bien sûr et ce qui l’habille, la chaussure et les bas ; vers les mains et les gants ; les fesses et les culottes, ou vers des objets liés au corps parce qu’ils l’enserrent, comme des latex, des lanières ou des chaines… Aujourd’hui, il est admis que de tels fantasmes aident au maintien du couple, apportant un peu de fantaisie dans une activité pour le moins répétitive.

Pris dans mon enquête, je suis parti à la recherche de l’invertébré, l’insecte, qui me renseignera sur ce fantasme, à vrai dire très commun dans l’espèce humaine, au point que l’on pourrait presque le dire universel. Et je me suis souvenu de la phrase de Jean Rostand : « j’aurais tout abandonné pour courir la libellule… »

La libellule est un insecte de grande taille qui peut atteindre jusqu’à 8 cm de long, doté de capacités exceptionnelles. Aucun hélicoptère ne peut voler aussi bien qu’elle. Elle est capable d’accélérations foudroyantes en avant, mais aussi en arrière, en haut et en bas, tout en gardant une position parfaitement horizontale, d’où son nom, du latin libella, « niveau », elle qui se déplace comme si elle était munie d’un niveau de maçon. Hélicoptère de combat, à vrai dire, puisqu’elle est un prédateur d’une puissance hors du commun, capturant et dévorant ses proies en plein vol — ce qui lui a valu, au gré des temps des surnoms évocateurs tels que celui de « magnifique assassine ». Mais la première partie de la vie de libellule se passe sous l’eau, sous forme de larve, sorte de sous marin à réaction, elle aussi redoutable carnivore, insatiable requin des mares et des marais. Et j’ai pu recueillir l’exceptionnel témoignage d’un mâle, qui avait conservé jusqu’au souvenir de sa vie aquatique.

PREDATEUR. La libellule, capable d’accélérations foudroyantes tout en restant parfaitement à l’horizontale, capture et dévore ses proies en plein vol.

PREDATEUR. La libellule, capable d’accélérations
foudroyantes tout en restant parfaitement
à l’horizontale, capture et dévore ses proies en plein vol.

Témoignage d’Anax

Chez nous autres, libellules, on a l’habitude de dire que personne ne se souvient de son enfance. Ce n’est pas mon cas ! Je ne dis pas que je garde la mémoire de ma sortie de l’œuf, ni des premiers jours où je n’avais rien à me mettre sous le masque, mais les mois qui ont suivi, certainement. Par la suite, j’ai appris à l’utiliser, ce masque — le mieux serait de l’appeler « harpon » —, à le déclencher d’un coup au passage d’une crevette ou d’un œuf de grenouille que je ramenais vivement vers moi pour l’engloutir. Et je dois dire que notre vie sous l’eau était un véritable paradis, où il suffisait de tendre la bouche pour être satisfait, autant que de besoin. Et puis — mais on nous avait prévenus ! — vint le temps où je me suis senti à l’étroit dans mon armure. J’avais beau gesticuler, ça serrait de partout. Je suis sorti à plusieurs reprises en éclaireur pour reconnaître le terrain. N’en pouvant plus, j’ai fini par sauter et me suis accroché à une brindille bien verticale. Ça a duré des heures pour se débarrasser de ce foutu scaphandrier. Ensuite, il fallait laisser sécher la carlingue, les yeux, les ailes… Des heures, presqu’une journée. Et je me suis envolé. Et les problèmes ont commencé.

Sitôt que je volais au dessus d’une étendue d’eau, ça me reprenait, ça chauffait et ça grattait là. Oui ! Vous avez compris ! À ce truc qu’on a à l’extrémité de l’abdomen. Mais il me fallait d’abord trouver une femelle. Lorsque j’ai fini par en repérer une, verte métallisée posée sur un nénuphar, je me suis mis à frétiller. J’ai recourbé mon abdomen pour remplir l’autre organe que nous avons au milieu de l’abdomen, une sorte de vulve. Et je l’ai poursuivie. Je l’ai rejointe en quelques secondes et l’ai saisie derrière la tête avec les pinces du bout de la queue. Et je l’ai forcée, je l’avoue… à venir pomper mon sperme avec son abdomen, dans ma vulve que je venais de remplir. Et je me suis senti beaucoup mieux. Je voulais qu’elle le fasse encore, mais elle avait tout vidé du premier coup. Je ne voulais pas la lâcher. Alors, on a volé, accrochés, comme ça, formant tantôt une roue, tantôt un cœur, durant une bonne heure. À la fin, nous sommes tombés d’épuisement.

ACROBATIQUE. L’accouplement des libellules donne lieu à d’élégantes contorsions en forme de coeur.

ACROBATIQUE. L’accouplement des libellules donne
lieu à d’élégantes contorsions en forme de coeur.

L’avis de l’enquêteur

Chez les libellules (odonatoptères), le mâle est en effet pourvu, outre son orifice génital, d’un organe copulateur situé vers le milieu de son corps, une sorte de petit réservoir. Le mâle doit donc le remplir, recourbant son corps pour y coller son pénis. C’est alors seulement qu’il saisit la femelle entre la tête et le thorax et tous deux volent ainsi de concert. Pour s’accoupler, la femelle doit donc recourber son corps à son tour et venir chercher la semence dans ce réservoir. Quelquefois, leurs contorsions donnent à cet élégant accouplement une forme parfaite de cœur.

Mâle violent, mais au comportement efféminé, femelle hommasse, mais qui n’assume l’inversion des rôles que lorsqu’elle y est contrainte. Sorte d’indifférence pour les organes et les positions « classiques » : intérêt du mâle pour un organe de remplacement, un récepteur ; de la femelle pour un organe actif, une sorte de tuyau de « pompage »… Accouplement en vol dans des positions acrobatiques… Le scénario est complet. Tous deux sont fétichistes parfaits, correspondant à notre définition de départ, le mâle déplaçant sa sexualité du pénis à son ventre, la femelle de la passivité à l’activité. Car, si le mâle se saisit de la femelle avec une certaine violence, le rôle actif est dès lors dévolu à sa partenaire qui doit courber son abdomen en avant, comme nous l’avons vu, pour amener son orifice génital contre la petite vulve du mâle dans laquelle il a déversé sa semence.

Phallicisation du vagin et vaginalisation de la verge sont assurément les mécanismes symboliques qui organisent bien des scénarios fétichistes. Mais on a appris à les repérer aussi dans les récits mythologiques depuis que Georges Devereux leur a consacré sa surprenante étude intitulée : Baubo ou la vulve mythique.

T.N.

FantasmesPour aller plus loin :

Tobie Nathan, Tous nos fantasmes sexuels sont dans la nature. Paris, Fayard, 2013, 140 pages.

Jean Rostand, La vie des libellules. Paris, Stock, 1935.

Georges Devereux, Baubo ou la vulve mythique. Paris, Payot, 2011.

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Les autres chroniques, à lire ici :

• La punaise violeuse

• L’abeille castratrice

• L’araignée meurtrière

• La mante cannibale

• Le termite amoureux

Une réflexion sur “• La libellule fétichiste

  1. Pingback: Dans la chaleur de l’insecte | Le blog de Tobie Nathan

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