• Paula, lumière de mes yeux (Paula Jacques)

Paula Jacques est incontestablement la musique et la voix des Juifs d’Egypte, la poétesse de cette communauté. Avant elle, en littérature, il y eut le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell, avec son personnage de Justine, la fascinante héroïne romantique du premier tome — mais elle était d’Alexandrie ! Il y eut aussi André Aciman, mais il nous a donné une autobiographie, Adieu Alexandrie (Stock, 1996) — encore Alexandrie ! Il y eut aussi la merveilleuse étude de Jacques Hassoun, Juifs du Nil (Le Sycomore, 1981), et lui aussi était d’Alexandrie. Plus récemment, il y eut aussi Ron Barkaï, Comme un film égyptien (Fayard, 2006), mais il nous a raconté les Égyptiens émigrés en Israël, déjà israéliens, en quelque sorte. Paula Jacques, tout au long de son œuvre romanesque (c’est ici son neuvième roman), chante les paroles, l’accent, la joie de vivre et l’éternelle nostalgie des Juifs d’Egypte, du Caire, plus précisément — j’en suis !

Les Juifs d’Egypte — Jacques Hassoun les appelait « Juifs du Nil » — étaient un peu séfarades, ce qui veut dire « espagnols », un peu ashkénazes, ce qui veut dire « allemands »… et il y avait beaucoup d’Ashkénazes en Egypte, réfugiés de Russie, chassés de Palestine, quelquefois déportés par les Turcs pendant la guerre de 14-18, qui les soupçonnaient d’être alliés des Britanniques, un peu mizrahim, aussi, « orientaux ». Mais ils étaient surtout Egyptiens, plus égyptiens que les Musulmans d’Egypte, prétendaient-ils, qui n’étaient arrivés là qu’au 7ème siècle alors qu’eux, les Juifs étaient là depuis toujours… Les fouilles dans l’île d’Éléphantine attestent en effet la présence d’une communauté juive prospère dès le 3ème siècle avant Jésus Christ (Joseph Meleze Mordzejewski — Les Juifs d’Egypte de Ramses II à Hadrien, PUF, 1997).

Les Juifs d’Egypte n’existent plus désormais. Peut-être reste-t-il encore une dizaine de vieilles femmes dans des asiles de vieillards ? En français, ils avaient un accent qui ne ressemblait à aucun autre — je reconnaîtrais un juif égyptien entre mille. Ils prononçaient l’hébreu sans doute comme on le parlait au temps du temple d’Hérode. Ils avaient une joie de vivre, d’accueillir le soleil, une sorte de sociabilité ludique faite de dérision perpétuelle et une manière de préférer le café à la prière… Ils ne ressemblaient à aucune autre sorte de Juifs — petites différences, certainement, seules les petites différences méritent l’intérêt !

Paula Jacques poursuit, roman après roman, l’exploration de cette communauté, de cette ambiance, d’une manière d’honorer la vie à jamais disparue. Elle le fait avec méthode, roman après roman, revenant sans cesse sur le métier, mais elle le fait avec l’art méticuleux du modéliste, en fignolant le détail. Elle a commencé en 1980 avec Lumière de l’œil (Mercure de France), et l’on a pu penser qu’elle voulait alors seulement retranscrire un art d’être, comme un folkloriste. Mais elle a poursuivi, et il devient à chaque fois plus clair qu’elle dégage petit à petit, telle un archéologue nettoyant amoureusement un fragment de poterie, les figures de femmes de ce monde englouti. Gilda Stambouli, Rachel-Rose et maintenant Norma et « Maman » et Nellie et Vivie… Les femmes de là bas, de ce temps là, à la fois frivoles et sensibles, capables, à la différence de leurs hommes, de percevoir le monde qui va et d’accepter le temps qui s’en va.

Depuis le roman précédent, Rachel Rose et l’officier arabe (Mercure de France, 2006), Paula Jacques écrit aussi la paralysie de la communauté juive d’Egypte devant l’irruption de l’antisémitisme égyptien de Nasser. Son dernier roman raconte Kayro Jacobi, cinéaste de talent, artisan du « Hollywood sur Nil »[1]… Il faut savoir que Le Caire de l’après guerre, c’était un peu Hollywood ! Ici, Kayro est le metteur en scène des plus grands, de Farid el Atrache, de Samia Gamal, de Leïla Mourad… Elle l’a inventé, bien sûr, mais il y en eut quelques uns, comme lui, des cinéastes juifs égyptiens ! Elle écrit la stupéfaction de Kayro Jacobi, aux prises avec un jeune intellectuel de l’Egypte moderne qui veut débarrasser l’Egypte de ses « étrangers », impérialistes et sionistes. Les Juifs ?… Étrangers en Égypte ? Alors que ce sont de véritables autochtones ? Kayro ne comprendra pas ; nombreux les Juifs d’Egypte qui n’ont pas compris et parmi ceux qui l’ont compris, aucun ne l’a accepté.

PaulaN&BLes Juifs d’Egypte ont été parmi les premières victimes du grand nettoyage ethnique qui occupera une grande partie de la seconde moitié du vingtième siècle. Ici les Juifs, ailleurs les Arméniens, les Biafrais, les Bosniaques, les Kurdes… Je me souviens d’une discussion avec un dignitaire égyptien avec lequel je plaisantais en arabe. « Tu ne peux pas être égyptien », s’étonnait-il devant mon parfait accent du Caire en arabe… « Et pourquoi je ne pourrais pas être égyptien ? Mes grands parents sont enterrés au Caire, et leurs grands parents, et les grands parents de leurs grands parents… » Il m’a regardé interdit et avec une certaine innocence m’a dit : « Mais il n’y avait pas de Juifs en Egypte ! » Il était de la nouvelle génération…

Paula Jacques, ses livres sont beaux, sa langue est belle qui restitue les accents d’Egypte, ses personnages ont une humanité sauvage, une sensualité de tous les instants, fantasques et vrais. Paula Jacques, lumière de nos yeux devenus aveugles !


[1] Paula Jacques, Kayro Jacobi, juste avant l’oubli. Paris, Mercure de France, 2010.

3 réflexions sur “• Paula, lumière de mes yeux (Paula Jacques)

  1. Tant qu’il y aura des personnes comme vous et cette écrivain – que je découvre ! – qui savent parler du monde en le rendant plus beau et plus intelligible je crois que l’humanité s’en sortira pas trop mal 🙂

  2. Pingback: mes biblioposts « tobienathan’s Blog

  3. En partant à votre recherche dans la sphère du Web 😉 je suis tombée sur cette page sur Paula Jacques dont je suis régulièrement si possible les émissions tous les dimanches ; grâce à elle, j’ai acheté de nombreux livres, mais je ne l’avais jamais entendu parler de ses propres livres, je vais donc avoir le plaisir de découvrir cette auteure… (sinon je dois vous écrire, j’espère que vous me lirez, merci d’avance !). LA

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