Le dossier du Nouvel Obs 19-25 avril 2012

Le Nouvel Observateur 19-25 avril 2012

Faut-il brûler la psychanalyse ?

Extraits :

« Or ce qui fit sa force il y a quarante ans est aujourd’hui son talon d’Achille : la théorie psychanalytique, si elle a humanisé la santé mentale, n’a pas évolué au rythme de la science. Au nom de la liberté, elle a même eu tendance à la fuir. Elle a rejeté en bloc les versions successives du « Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux » (DSM), publié par la psychiatrie américaine, continuant à s’accrocher asa classification limitée aux névroses et aux psychoses. La remise en question est presque une hérésie. Déjà, en 1985, un article du docteur Escoffier-Lambiotte, dans « le Monde », qui pointait les découvertes sur les origines génétiques de l’autisme, avait suscité une vague de protestations des psychanalystes. En 2004, encore, ils snobent une étude de l’Inserm comparant les différents types de psychothérapie et concluant que les méthodes comportementalistes et cognitivistes se révélaient plus efficaces que celles inspirées de Freud. L’heure n’est toujours pas à la catharsis. Les intégristes de l’inconscient continuent de refuser toute évaluation. La pédiatre, épidémiologiste et directrice de recherche à l’Inserm Anne Tursz l’a constaté en enquêtant auprès de 50 psychiatres (dont la moitié sont psychanalystes).

Elle a noté « une dévalorisation de la recherche en général voire une affirmation de son inutilité, et une véritable hantise des publications américaines, des classifications, échelles et outils, tout ceci semblant vécu comme des outils de restriction de l’espace de liberté professionnelle ».

Tobie Nathan, Nathalie Zajde : Psychothérapie démocratique

Rendez-vous manqués avec la science, mais aussi avec les grands mouvements sociaux. Dans «Psychothérapie démocratique »), à paraître le 27 avril, le professeur de psychologie clinique Tobie Nathan souligne la façon dont la psychanalyse a perdu son crédit aux Etats-Unis, autre terre d’élection : dans les années 1970, au moment des grandes revendications gay, elle continue à considérer l’homosexualité comme une perversion et une « maladie ». Dans les années 1980, en pleine explosion de l’épidémie du sida, elle persiste à conseiller l’arrêt brutal de la drogue aux toxicomanes, préalable à tout travail thérapeutique, alors que la distribution gratuite de seringues est prônée par tous les soignants. Plus récemment, elle n’a pas mesuré l’enjeu du débat sur le mariage gay, l’adoption au sein des couples homo parentaux et la transsexualité. Certes, les grands principes de la théorie freudienne (le « ça », le « moi » et le « surmoi ») sont encore enseignes en philosophie dans les lycées. Certes ils imprègnent encore la pédopsychiatrie. Mais désormais ce sont les psychiatres comportementalistes (Christophe André, Patrick Légeron…) qui trustent les rayons des librairies et les médias. Après les parents d’autistes, les dyslexiques, les schizophrènes, les bipolaires, les dépressifs pourraient à leur tour monter au créneau. Aux Etats-Unis, un bipolaire vient d’ailleurs d’intenter un procès à son psychothérapeute qui, en quinze ans, ne lui a jamais proposé le traitement médicamenteux susceptible de réguler son humeur. Le constat de Tobie Nathan: «La psychanalyse est en fin de règne. » Comme l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco et le philosophe Alain Badiou (voir leur appel p. 100), il plaide pour un renouveau des pratiques. Sortir du déni. Ou mourir. »

 JACQUELINE DE LINARES

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Psychothérapie démocratique

Tobie Nathan, Nathalie Zajde

Psychothérapie démocratique

en librairie le 27 avril 2012

Bonnes feuilles :

Extraits de la conclusion :

  … la psychothérapie a souvent raté les rendez-vous sociaux. Si la psychanalyse est particulièrement remise en cause aujourd’hui, c’est que, obnubilée par ses postulats théoriques, elle n’a pas accordé suffisamment d’importance aux modifications de nos sociétés. On se souvient comment elle a perdu son crédit aux États Unis — qui fut pourtant sa terre d’élection —, dans les années 70, lorsqu’elle n’a pas perçu que la communauté gay devenait une véritable force sociale et qu’elle a continué à professer une théorie de l’homosexualité comme perversion, et donc comme « maladie ». Elle n’a pas su faire le constat de ses erreurs ; n’est pas parvenue à renoncer à ses concepts obsolètes. Elle a aussi raté le rendez-vous de la toxicomanie, en pleine épidémie de Sida, continuant à prôner l’abstinence comme préalable indispensable à tout travail thérapeutique — car ouvrant la voie à « l’élaboration » —, alors qu’il s’agissait de s’engager dans la distribution gratuite des seringues. Elle a raté d’autres rendez-vous cliniques fondamentaux, et en premier lieu celui de la nosographie, totalement bouleversée par l’introduction des nouvelles versions du DSM, alors qu’elle continuait à penser « névroses », « psychoses » et « fantasmes ». Les psychothérapies sont en passe d’en rater d’autres, celui du mariage homosexuel et de l’adoption des enfants au sein de couples homoparentaux, celui de la transsexualité et de toutes les nouvelles façons de poser la question du « genre », celui de la délinquance et du statut de « l’expertise » — on se souvient du scandale de l’affaire d’Outreau en 2004 et 2005 qui a curieusement épargné les « psy », alors que leur responsabilité était au moins aussi importante que celle des magistrats.

Il est vrai qu’on a confié une lourde charge à la psychothérapie, celle d’assurer la pérennité de l’âme de populations qui ne se reconnaissaient pas un même dieu. Car la psychothérapie est fille de la laïcité. Elle s’est installée là où des groupes sociaux ne comptaient plus sur les régulations religieuses et les attachements anciens pour penser la vie quotidienne, en gérer les accidents et en amortir les effets. Ainsi s’est-elle principalement développée dans les pays occidentaux de tradition chrétienne. Elle n’est nulle part aussi bien implantée que là. Comme nous l’avons fait remarquer tout au long du texte, les autres sociétés recourent à d’autres dispositifs de prise en charge, parfois religieux, parfois traditionnels. Les psychothérapies, cependant, continuent à penser qu’elles vont conquérir le monde, et qu’elles deviendront à terme hégémoniques. Ainsi, lorsque survient une catastrophe humanitaire, elles envoient leurs « missionnaires », à l’endroit des tremblements de terre, des tortures et des massacres. Et ceux-là essaient d’y installer les dispositifs occidentaux, avec d’autant plus de naïveté qu’ils sont, dans la plupart des cas, jeunes et inexpérimentés. En agissant ainsi, en continuant de croire à une victoire d’un monothéisme psychothérapique planétaire, les psychothérapies sont en train de rater le rendez-vous de la mondialisation. Les patients, eux, ne s’y sont pas trompés, qui circulent entre les mondes, essayant un rituel traditionnel ici, une initiation là et une psychothérapie encore ailleurs. Les patients ont compris de longue date que la mondialisation est nécessairement polythéiste et l’acceptent volontiers ainsi. Et c’est aussi dans les pays d’accueil des migrants — et notamment en France — que la psychothérapie a raté « l’ouverture ». J’ai créé la première consultation d’ethnopsychiatrie en 1980, à l’hôpital Avicenne de Bobigny[1]. J’y accueillais des patients provenant d’Afrique, d’Asie du Sud-Est, d’Amérique du Sud, dans leurs langues et selon la logique de leur monde. J’ai immédiatement intégré des traducteurs dans le dispositif clinique, des médiateurs, des témoins, des chercheurs. J’ai fait en sorte que la scène psychothérapique devienne un lieu ouvert, un lieu de débat contradictoire. J’ai été attaqué avec la plus extrême violence par mes collègues. J’ai été accusé de « fabriquer la différence », « d’enfermer les patients dans leur culture », comme si ces mots avaient le moindre sens lorsqu’il s’agit de thérapie. Je voulais seulement intégrer la psychothérapie dans le monde tel qu’il va. C’était sans doute trop tôt ![2]

C’est du cœur même de son métier que l’on attend la révolution démocratique des psychothérapies.  La plupart du temps, les dispositifs cliniques, hérités du 19ème siècle, sont contraires à toutes nos habitudes démocratiques. Des lieux psychothérapiques surgissent des énoncés sur les personnes qui ne sont jamais soumis à débat contradictoire. Les séances se déroulent en secret, sans témoin, de quelque nature. Les traitements peuvent durer des années — quelquefois des décennies — sans que jamais une instance extérieure ne vienne demander des comptes. L’opacité régit l’univers de la psychothérapie, depuis la formation des professionnels jusqu’au déroulement des séances. La parole des usagers n’a aucune prise sur la constitution des corpus théoriques et sur l’établissement des récits de cas qui, pourtant, se constituent en modèles de témoignages.

Au terme de cet ouvrage que nous avons voulu sans langue de bois et sans concessions, je crains maintenant d’apparaître seulement comme un accusateur. Je n’ai certes pas hésité à parcourir les critiques légitimes que l’on peut — que l’on doit ! — adresser aux psychothérapies. Je les veux meilleures, je les veux modernes. Je me sens un passionné de la psychothérapie. Je reste persuadé qu’elle reste aujourd’hui le seul espace d’initiation personnelle, le seul lieu où l’on prend le temps de la rêverie et de la pensée. Mais je sais qu’elle ne demeurera telle que si on se donne les moyens de la rigueur et de la transparence. C’est à cette condition que la psychothérapie viendra prendre la place qui lui revient dans notre société.


4ème de couverture

[1]. Dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent dirigé alors par le regretté Professeur Serge Lebovici. À ma connaissance, cette consultation existe toujours.

[2]. Voir Tobie Nathan, « Psychothérapie et politique. Les enjeux théoriques, institutionnels et politiques de l’ethnopsychiatrie, Genèses, N°38, 2000, Figures de l’exil, 136-159. Voir aussi l’ouvrage que j’ai dirigé au moment du débat qui a suivi la publication du Livre noir de la Psychanalyse : sous la direction de Tobie Nathan, La guerre des Psy. Paris, Le Seuil-Les empêcheurs de penser en rond, 2006.

« Les réseaux sociaux ont brouillé toutes les catégories de parole »

dans Psychologie Magazine du mois d’avril 2012

Pour Tobie Nathan, l’exigence actuelle de « parler vrai », notamment vis-à-vis des politiques, exprime une demande d’une parole plus simple, plus « amicale ». Ce qui, selon lui, tient à nos moyens modernes de communication. Explications.

« Nous avions traditionnellement plusieurs registres de parole qui, d’ailleurs, voyaient se déployer plusieurs registres de la langue. Nous avions la parole publique, celle des cours de justice, parole institutionnelle, faite d’énoncés qui engagent. « Je déclare ouverte la séance », dit le président du tribunal ; « Je vous déclare unis par les liens du mariage », dit le maire. Il ne s’agit pas seulement d’une parole, c’est aussi un acte. Il y avait aussi la parole privée, celle qui s’échange entre amis, qui avait ses codes, ses argots ; et puis la parole dite « intime », celle de la confession, par exemple, qui avait aussi ses règles et ses langues. Par la suite, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est apparue une parole nouvelle, la parole psy, qui invite à une autre sorte de confession, privée du regard de Dieu, en postulant seulement des effets « cathartiques », censée « purger » l’âme de ses émotions nocives. Malgré ce que l’on en dit, cette parole s’énonce aussi selon des règles ; elle aussi possède sa langue. Et puis sont arrivés les réseaux sociaux sur Internet, qui ont brouillé toutes les catégories. La parole qui s’y écrit est publique, sans disposer des régulateurs naturels de la parole publique. Elle est aussi privée, quelquefois intime, sans être protégée par quelque secret. C’est une parole « amicale », qui s’énonce au singulier, use volontiers du tutoiement, mais qui s’adresse à des amis imaginaires… Cette parole peut sembler confession, mais elle tient davantage de l’autocritique, exposée sans protection devant un « peuple » flou, laissant des traces ineffaçables dans le tissu social.

Je vois donc dans l’exigence du parler-vrai une contagion de cette parole cultivée par les réseaux sociaux. » Propos recueillis par A.L.G.

TOBIE NATHAN est notamment l’auteur de La Nouvelle Interprétation des rêves (Odile Jacob, 2011).

en librairie le 27 avril 2012 : Psychothérapie démocratique

Tobie Nathan, Nathalie Zajde,

Psychothérapie démocratique

à Paris chez Odile Jacob,

4ème de couverture :

« Vous sentez que vous avez un problème. Peut-être les relations se gâtent-elles avec votre entourage, dans votre couple, dans votre famille,  au travail… La psychothérapie peut vous être très utile.

 Nous avons écrit ce livre pour vous, pour vous convaincre de faire une psychothérapie. Nous voudrions vous expliquer où cela peut vous mener,  décrire le domaine, exposer les choix qui vous sont offerts, avertir des obligations que votre engagement impliquera, prévenir des dangers auxquels vous vous exposez, aussi.

 Nous l’avons écrit parce que le domaine est opaque, comme protégé par une aura de secrets. Il n’est pas possible qu’en plein XXIe siècle, une profession travaille sans témoin, sans contrôle extérieur, parfois même sans évaluation. Nous avons essayé de tenir les deux engagements, et de dessiner les contours de ce que serait une psychothérapie adaptée au monde moderne, celle que nous appelons de nos vœux, une psychothérapie démocratique. »

T. N. et N. Z.

Helmut Newton — La puissance des femmes

Petit Juif allemand ayant fui les persécutions nazies, Helmut Newton est devenu un grand photographe, sachant saisir les singularités inconscientes d’une époque. Exposition exceptionnelle au Grand Palais, rassemblant plus de deux cents photographies. Parmi toutes, deux photos surprenantes : Jean-Marie Le Pen et son Doberman et Leni Rifenstahl âgée de près de cents ans et toujours amoureuse d’Adolf Hitler…

Mais plus que tout, à travers toutes les images, un hymne à la puissance des femmes…

Voir le papier dans Le Monde du 29 mars 2012

Helmut et June Newton — Berlin, 2000