Nathan le pas sage

Luc Rosenzweig

de Luc Rosenzweig 

Inutile de biaiser, comme dirait Marie-Paule Belle, je connais Tobie Nathan, je l’ai même rencontré à plusieurs reprises, ces dernières années, lorsqu’il était conseiller culturel à Tel Aviv. Il s’affairait à édifier le magnifique Institut français qui se dresse aujourd’hui fièrement à l’angle du boulevards Rothschild et de la rue Herzl. C’est un immeuble Art Déco des années trente du siècle dernier, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, rénové avec toute la passion esthétique qu’un homme de goût peut investir dans un édifice dont la République peut aujourd’hui être fière.

Cet hommage quelque peu grandiloquent, je le concède, au « petit cultureux binoclard à nœud pap’ » – c’est ainsi qu’il se met en scène dans son dernier roman

la suite du papier dans Le Causeur

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mais… qui a tué Arlozoroff ?

le 16 juin 1933 Haïm Arlozoroff est assassiné sur la plage de Tel-Aviv

le 16 juin 2011 paraît en poche, à Points/Seuil le roman de Tobie Nathan : Qui a tué Arlozoroff ?

Ils sont jeunes, insouciants et s’aiment follement. Victor est juif, charismatique, porté par l’idéal communiste. Magda est allemande, solaire, et se cherche un destin. Il deviendra Victor Arlozoroff, leader sioniste d’extrême gauche. Elle sera Magda Goebbels, femme du chef de la propagande nazie. Pourtant, leur passion ne s’éteindra jamais. En 1933, Victor est tué. Magda l’a-t-elle sacrifié aux nazis ?

Né en 1948 en Égypte, Tobie Nathan fait ses études en France et devient professeur de psychologie à l’université. Spécialiste d’ethnopsychiatrie, diplomate, il est l’auteur de nombreux essais et de six romans.

« Un roman palpitant. »

Pierre Assouline

tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les djinns…


statuette fon (Bénin) — Collection personnelle

Imagine seulement, humain ; imagine que tout ce qui compose ton corps, l’eau que tu partages avec l’univers, cette eau dont tu es traversé, l’air qui est indispensable à ta survie et cette matière, comme de la glaise, qui te colle au sol et t’interdit l’élégance de l’oiseau — imagine que tout cela disparaisse et qu’il ne reste pour te constituer que le feu des passions… Le feu, oui ! Ce mouvement qui est seulement mouvement ; cette lueur qui n’est qu’intensité… Le feu seul, sans la matière qu’il consume, sans la chaleur qu’il produit… Peux-tu seulement imaginer un être qui serait ainsi fait du seul feu ? Le feu et rien d’autre,  pas même la fumée qui nécessite la présence de l’air… Eh bien, humain, si tu sais imaginer cela, tu peux alors nous apercevoir…

Vous autres humains, n’acceptez les questions que dans la maladie et ne reconnaissez les divinités que dans la folie. Nous sommes votre chemin vers l’autre et vous êtes notre durée. Vous nous consentez un peu d’amour et nous faisons pleuvoir sur le désert ; vous nous offrez quelques années et nous en faisons des siècles…

Catherine Grandsard et Tobie Nathan, « Un feu sans fumée. Conversation avec les Djinns » in sous la direction de Olivier THIERY et Sophie HOUDART, Humains, non-humains. Comment repeupler les sciences sociales,  aux Editions de la Découverte, Paris, 2010.

On peut lire un texte détaillé sur la toile, de Tobie Nathan, « Corps d’humain, corps de djinn » Extrait:

Les mots :

Djinn : êtres surnaturels susceptibles de s’emparer du corps et du fonctionnement psychique d’une personne afin d’obtenir une compensation de la part des humains : une offrande, un sacrifice, un autel.

Djinn – est un mot arabe provenant d’une racine prolifique.

La matrice, janna , évoque l’idée d’obscurité, de voile, surtout de dissimulation. Djinn désigne avant toute chose un « être invisible ».

Le pluriel, jenoun ou jnoun a donné junan ou jenan qui signifie « la folie » – car être pris, capturé par un être invisible implique l’aliénation de la personne.

Le Seuil, Paris, 2004

Majnoun signifie être sous l’emprise d’un djinn – donc, littéralement : « endjinné » – mot généralement utilisé pour désigner la folie.

Cependant, cette même racine a produit d’autres mots permettant de faire ressortir vivement la polysémie intrinsèque du terme :

janin , « le fœtus », sans doute du fait qu’il est toujours caché – ou peut-être le long d’une sorte de métaphore : le djinn caché dans la nuit comme un fœtus dans la matrice…

jénéna , « le jardin » ;

jennat , « le paradis » ;

janan , « le cadavre, le tombeau ».

En arabe courant, pour dire fou, on utilise le mot majnoun. Cependant, on peut presque indiféremment dire:

majnoun : « pris par un djinn », « endjinné »

madroub : « frappé » [par un djinn]),

markoub : « monté » [par un djinn]),

maskoun : « habité » [par un djinn]),

mamlouk : « possédé » – au sens où l’on « possède », l’on est « propriétaire » d’un terrain ou d’un appartement – [par un djinn]),

masloukh : « frotté jusqu’au sang » [par un djinn]),

malbouss « porté » [par un djinn] – comme on enfile un vêtement), etc.

des éléments bibliographiques

Qu’est-ce que l’ethnopsychiatrie ?

Tobie Nathan

Une définition de l’ethnopsychiatrie et des illustrations… (à lire)

  1. Une discipline clinique qui se donne pourtant pour objet l’analyse de tous les systèmes thérapeutiques, envisagés comme systèmes d’objets ; tous les systèmes, sans exclusive ni hiérarchie, qu’ils se revendiquent « savants » ou qu’ils se présentent comme spécifiques à un collectif, à une communauté – ethnique, religieuse ou sociale. L’ethnopsychiatrie se propose de les décrire, d’en extraire la rationalité propre et surtout de mettre en valeur leur caractère nécessaire. Cette discipline revendique une scientificité spécifique du fait que, envisageant les systèmes thérapeutiques comme la propriété de groupes – selon la formule énoncée plus haut : les groupes fabriquent les objets qui fabriquent à leur tour les personnes -, elle cherche à démontrer ses hypothèses en inventant des méthodes permettant aux représentants de ces groupes de se prononcer sur leur validité.
  2. Une discipline qui se propose d’éprouver les concepts de la psychiatrie, de la psychanalyse et de la psychologie aux risques des théories des groupes dont elle étudie les dispositifs thérapeutiques. Elle crée des situations, imagine des dipositifs, invente des méthodes destinées à mettre ces théories à l’épreuve des réalités culturelles et cliniques qu’elle observe.
  3. Une pratique clinique qui considère que la démarche et les résultats des points (1) et (2) concernent avant tout les patients ; une pratique qui s’intéresse à un débat contradictoire avec eux ; une pratique, enfin, qui construit consciemment des espaces interdisant aux thérapeutes la pratique de l’injure adressée aux patients, à leur famille ou à leurs groupes – je veux dire qui ne se contente pas de confier le respect de cette régle à la valeur morale du thérapeute, mais s’engage activement à construire un dispositif qui l’interdit concrètement.
Ethnopsychiatrie —> illustration en 18 diapos

Je rêve d’une psychothérapie

Je rêve d’une psychothérapie compatible avec le monde comme il va : un monde ouvert, polyglotte, polythéiste, cosmopolite, riche d’êtres et de choses qui entendent ne pas disparaître.

Je rêve d’une psychothérapie qui saurait intégrer les familles, les experts, qu’ils proviennnent de la profession « psy » ou d’autres disciplines, les divinités – notamment celles des autres -, les invisibles, les objets thérapeutiques.

Je rêve d’une psychothérapie acceptant de transformer réellement l’espace de consultation en un lieu de débat contradictoire, comme l’est la scène publique.

Je rêve d’une psychothérapie qui inclue des témoins, des étrangers, qui institue des vigilances pour se protéger des abus.

Je rêve d’une psychothérapie qui, en admettant la modernité dans sa complexité, n’a pas oublié les leçons de l’histoire, qui se souvient des communautés d’autrefois où l’efficacité était évaluée pas ses usagers …

Je rêve d’une psychothérapie qui ne serait plus sidérée devant la psychanalyse , qui accepterait de penser à des mots disparus : « oublier », par exemple …, qui saurait décrire son action en termes de « concertation », de « conciliation », de « négociation » et de « diplomatie » .., une psychothérapie, enfin, qui ne feindrait plus d’ignorer qu’elle est thérapeutique, précisément parce qu’elle est sociale, parce qu’elle est politique « 

Extrait de La guerre des Psy. Manifeste pour une psychothérapie démocratique. Sous la direction de Tobie Nathan. Paris, Le Seuil, Les empêcheurs de penser en rond, 2006.

En matière de psychothérapie, le juste est aussi le bon. La consultation d’ethnopsychiatrie, incluant dans l’espace clinique la langue et les références du patient, des représentants de son monde et des porte-paroles, devient à la fois un espace démocratique et un lieu de soins.

Certes l’ethnopsychiatrie est politique — nécessairement politique ; elle est efficace parce que démocratique !

TN


Dans le N° 36 de Libération « Next »

Une interview de Tobie Nathan par Cécile Daumas,

La fabrique des rêves

Avec la Nouvelle interprétation des rêves, le pape de l’ethnopsychiatrie, Tobie

Next, N°36 — juin 2011

Nathan, livre sa théorie loin des canons freudiens : les songes ne relatent pas le passé mais sont « les brouillons de nos lendemains« . Rififi chez les psy.

Adieu Freud et sa théorie du rêve expression d’un désir refoulé ! N’ayant pas peur de s’attaquer aux idoles, Tobie Nathan, un des pères de l’ethnopsychiatrie en France, remastérise le sens des rêves. Dans un livre publié chez Odile Jacob, ambitieusement nommé La Nouvelle Interprétation des rêves…

Lire la suite dans «Next», en vente avec «Libération» samedi 4 juin, puis en kiosques pendant tout le mois de juin, au prix de 2,50 €.