• Devereux, un hébreu anarchiste

Devereux, un hébreu anarchiste

par Tobie Nathan

Georges Devereux (1908-1985)

Georges Devereux (1908-1985)

[préface à Georges Devereux, Ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves. Paris, Synthelabo, les empêcheurs de penser en rond, 1996]

 

Comment dire : Georges Devereux est ou bien a été mon maître ?

Longtemps, j’ai pensé qu’un maître transmettait des contenus de pensée et que ce qu’il montrait – sa gentillesse ou ses mouvements d’humeurs, ses colères, ses préférences, l’intérêt ou l’antipathie qu’il manifestait à ses élèves – ne pouvaient être que l’expression de singularités personnelles. Aujourd’hui, je sais qu’il n’en est rien ! La totalité du maître est dans son caractère – pas dans son enseignement – dans son être ! Un maître s’infiltre tout entier jusqu’au noyau de son élève ; jusqu’à devenir une instance de sa personne. Ainsi, aujourd’hui, lorsque je repense aux explications, aux théories qu’il m’a enseignées, je ne parviens même plus à les identifier ; diluées, elles sont devenues une part de moi-même, comme une invisible couche qui tapisse mes parois et me protège quelque peu de l’étonnement et de la frayeur. Et lorsque je relis l’un de ses textes, j’y reconnais les questions qui m’habitent toujours, m’étonne de les voir là totalement développées, en des termes plus précis et plus vigoureux que les miens – la plupart du temps, pourtant, je ne partage pas les réponses qu’il a données. Un maître est le contraire d’un professeur… il installe des questions à demeure – pas des réponses! – des questions qui resteront sans doute la vie durant les clés pour le monde. C’est ainsi que je comprends la devise talmudique : assé leha rav, « Fabrique-toi un maître »[1] car plus encore que celui de ton père, son être décidera de ta vie… De même qu’il instruit en enfouissant aux endroits les plus inattendus de la personnalité des questions dont on ne peut plus se défaire, un maître transmet toujours de manière négative – par ses fureurs et ses anathèmes, actes et pensées qui sèment d’interminables « pourquoi? » dans l’esprit de ses élèves. On peut, bien sûr, éviter d’y répondre, feindre d’être compréhensif, ponctuer sa perplexité par de fatalistes « il était ainsi », rien n’y fait, c’est même par ce moyen qu’il s’installe encore plus profond.

Il venait de Hongrie, de Lugoj, en Transylvanie, une région aujourd’hui roumaine où résidaient autrefois d’importantes communautés juives. Il évoquait volontiers la réussite de son neveu, Edward Teller, physicien célèbre que tout le monde savait juif. Quelques psychanalystes, originaires d’Europe de l’Est, rencontrés un jour ou l’autre me disaient qu’ils l’avaient cotoyé aux États-Unis où on le connaissait juif. Et lorsque je le lui demandais, il me répondait, niant l’évidence : « Si j’étais juif, pourquoi est-ce que je le cacherais ? » Il le cachait ! Il le cachait mais l’exhibait tout à la fois, comme le ministre cachait la lettre volée dans la nouvelle d’Edgar Poe. J’appris après sa mort qu’il se nommait en vérité Dobo, Georg Dobo et qu’il était bien juif — en roumain, on dit : evreu[2]. Il suffisait donc de prendre la première lettre de son nom, d’y adjoindre le nom de son peuple pour comprendre la fabrication de son nouveau nom. Que transmettait-il ainsi sinon cette expérience profonde qu’il avait sans doute durement acquise : l’appartenance n’est pas une identité mais un cœur, à la fois indispensable et fragile – qui donc exhibe son viscère à la vue de tous ? Le cœur, on ne peut l’apercevoir qu’à la mort, et encore… après dissection ! Le « disséquer », c’était bien ce qu’il m’avait contraint à faire. Mais après ce travail, je pouvais saisir les messages qu’il avait semés tout au long de son œuvre.

« … la possession d’une identité est une véritable outrecuidance qui, automatiquement, incite les autres à anéantir non seulement cette identité, mais l’existence même du présomptueux… »

Ainsi débute un de ses plus brillants articles cliniques[3]. Mais en modifiant son nom, en dissimulant son appartenance culturelle, il ne souhaitait pas seulement se défendre, il lui fallait aussi entreprendre, installer solidement sa pensée – ou plutôt son inspiration – dans l’âme même de ses élèves – ne fût-ce que dans un seul… Car se cacher, ce n’était pas seulement se défendre, c’était aussi attaquer : « … la renonciation, aussi bien que le déguisement de l’identité sont à la fois défensifs et offensifs. La coloration protectrice du tigre ou du léopard le cache à la fois de ses ennemis et de sa proie. »[4] L’identité culturelle serait donc, selon cet enseignement, cette source où s’abreuvent les forces vives de la personne, mais aussi cet organe fragile, toujours susceptible d’être attaqué par les autres , les étrangers. Cela, il ne l’a pas écrit – et comment l’aurait-il pu ? – mais il l’a démontré au travers des arcanes infinies de ses textes. Une citation, choisie presque au hasard tant ses textes fourmillent :

« Cas 16. – Róheim se disait hongrois, mais, sous l’influence des nazis, la plupart des Hongrois n’étaient pas de cet avis et le forcèrent à s’exiler.

Cas 17. – Les Hongrois affirmaient que, quoique né en Hongrie, Herzl était juif et Herzl était d’accord avec eux.

Cas 18. – Ceux des Hongrois qui ont été influencés par les nazis affirmaient : Róheim est juif. Róheim, l’exilé, était si peu d’accord avec eux qu’à sa demande son cercueil avait été recouvert d’un drapeau hongrois lors de ses obsèques à New-York. »[5]

La véritable question se pose donc ainsi : Devereux, Hongrois, hungarophone et hungarophile, était-il « un Róheim » ou bien « un Herzl » ? Partisan de la dissolution de l’ethnie, dont les caractéristiques seraient ramenées au rang de manifestations singulières – voire folkloriques – de réalités triviales décrites par la psychanalyse, comme Róheim[6]? Ou bien, comme Herzl, militant pour l’abandon des dispositifs millénaires adoptés par les Juifs pour échapper à l’acculturation[7], par exemple en instituant un état ? Il a saisi cette problématique, sans doute après guerre, et l’a assumée dans toute sa violence. Il a tenté une réponse originale, proposé une troisième voie. C’est, à mon sens, à partir de cette matrice, qu’il convient de lire son œuvre ; pour comprendre qu’elle constitue une sorte « d’objet actif », un fétiche qui travaille le lecteur de l’intérieur.

Freud, à l’image des intellectuels ashkénazes de son temps, préconisait l’explicitation et la maîtrise du caché, récusant ce qui constitue le ciment des ethnies, c’est-à-dire, avant tout, leurs dispositifs thérapeutiques. Il affirmait qu’il existait la psychanalyse d’un côté, seule pensée « scientifique », toutes les techniques traditionnelles de soin de l’autre, dans lesquelles il ne voyait qu’un seul principe actif : la suggestion[8]. Il pensait aussi que la psychanalyse allait permettre à la raison de se répandre à travers le monde, combattant le monstre obscur du mysticisme. Comme la médecine avant elle, elle allait opérer une sorte de révolution, sortir l’humanité primitive de son magma originaire. Freud était une sorte de socialiste utopique, rêvant lui aussi d’apporter la lumière au peuple mais, à la différence de Lénine, non pas sous forme d’électricité mais de désillusion. De plus, il pensait que la psychanalyse allait non seulement remplacer mais aussi expliquer le fonctionnement de tout système thérapeutique, notamment culturel. On oublie si souvent de rappeler que la psychanalyse est avant tout une machine à disqualifier chamanes, prêtres, guérisseurs et, de ce fait, rabbins-guérisseurs et maîtres talmudiques tout autant. Car en opérant ainsi, à visage découvert, Freud s’est laissé piéger par sa propre théorie. Cherchant à répandre une pensée anti-culturelle à travers le monde, il s’est finalement retrouvé incapable de rendre compte de son propre sentiment d’appartenance. Si la judéité n’est qu’un lointain avatar du meurtre du père originel[9], comment expliquer alors que l’individu Sigmund Freud, parfaitement formé, désillusionné à souhait, purifié de toute croyance, se soit tout de même « senti juif » tout au long de son existence[10] ?

Ethnopsychiatrie des Indiens Mohave — Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1996.

Ethnopsychiatrie des Indiens Mohave — Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1996.

Devereux nourrissait aussi une confiance aveugle dans le progrès de la connaissance. Ce progrès, lui aussi l’imaginait « psychanalytique ». Il pensait que s’il nous fallait étudier, respecter les techniques traditionnelles de soin, on devait néanmoins les considérer comme irrationnelles, sortes de fantasmes généralisés à l’échelle d’un peuple. Mais là encore, il faut prendre garde à ne pas prendre ses affirmations théoriques pour argent comptant. Et d’ailleurs, ce qu’il s’imaginait penser ne nous importe guère. Bien plus important est ce qu’il faisait, ce qu’il agissait en écrivant ! Il avançait en singulier stratège : affirmant d’un côté, mais décrivant de l’autre. C’est certainement dans Ethnopsychiatrie des Indiens mohave (Mohave Ethnopsychiatry), son chef d’œuvre, qu’il démontre le mieux ses capacités d’action sur le lecteur.

D’une main, il le guide vers des propositions classiques aux habitués de la littérature psychanalytique, traduisant les comportements individuels, les rites, les mythes mohaves en jetons psychanalytiques qu’il redistribue avec la virtuosité d’un montreur de foire. Mais de l’autre main, avec la maîtrise du passeur de frontières, il le conduit à s’intéresser à la « névrose du chasseur », à la « psychose du scalpeur » ou à celle du « tueur de sorcier ». Il décrit les maladies découlant du refus d’assumer ses pouvoirs chamaniques, celles provenant de l’impureté des étrangers et celles données par la fréquentation des « fantômes ennemis ». Il donne consistance à des pensées complexes mais si étrangères : l’action des morts, en rêve, dans la vie quotidienne, sous forme de spectres, lors des rites funéraires. Il fréquente les chamanes, les interroge, plaisante avec eux, les jauge, les compare les uns aux autres et ne cache ni ses amitiés ni ses antipathies. Alors, après la lecture d’un tel livre, on s’étonne : à quoi donc lui a servi la psychanalyse ? À rien… sauf à laisser passer les théories mohaves sans mobiliser les résistances du lecteur. Qui a habité tant de mondes ne peut être l’homme d’une seule pensée, d’une seule théorie. Mais comment le dire ? Pouvait-il écrire qu’il était à la fois un scientifique, ayant passé sa licence de physique avec Marie Curie, un ethnologue compétent, instruit par Mauss et par Rivet (le fondateur du Musée de l’Homme de Paris), un psychanalyste formé durant sept ans dans la redoutable clinique Meninger à Topeka, un brillant helléniste et en même temps un chaman moï ou mohave ? Qui donc l’aurait pris au sérieux ? Et pourtant, il a vécu trois ans en Indochine, chez les farouches montagnards sedang-moï. Là, il lui est arrivé de soigner des malades. Les Moï le laissaient faire ; eux le savaient chamane, lui qui, sitôt qu’il creusait la terre, tombait sur une pierre de foudre. Et ses discussions infinies avec les chamanes mohaves, avec Hivsu : Tupo : ma, avec Pulyi : k, avec Ahma Huma : re, étaient-elles possibles s’ils ne le pensaient pas des leurs – non seulement mohave, mais chamane !

Il me semble donc que Devereux cachait son profond engagement pour la défense des ethnies et de leurs systèmes thérapeutiques tout comme il cachait sa judéité : par calcul. Et cette sympathie profonde qu’il ressentait pour ce peuple – à tel point qu’il a exigé que ses cendres soient répandues, selon la coutume, dans le cimetière mohave de Parker (Arizona) – était-elle autre chose que la fraternité envers un peuple qui avait su résister par la ruse à toute acculturation? Car Devereux savait au fond de lui que l’opposition violente au rouleau compresseur occidental était nécessairement vouée au désastre. Contraindre les Occidentaux à s’intéresser aux dispositifs techniques des Mohaves, les convaincre de la complexité, de l’efficacité, de l’intelligence des thérapies indigènes, sans se faire identifier en tant qu' »ethniste »[11] partisan, voilà son tour de force!

Lecteur, qui que tu sois, je t’en prie, laisse toi faire ! Pénètre ce texte. Laisse toi prendre au flux subtil de sa dialectique. Crois en un « ancien » qui est passé autrefois par le même chemin : tu en sortiras métamorphosé, à la fois envahi de questions et plus proche de ton noyau, de tes ancêtres – en un mot : plus humain !

Tobie Nathan

Paris, juillet 1996

[1] La devise entière, dans les Pirké avot (« Les devises des pères ») : Fabrique-toi un maître, obtiens un compagnon d’étude et juge tout homme sous un jour faborable. »

[2] Équivalent de « hébreu » comme dans l’italien : ebreo. À son époque, dans les écoles roumaines, on avait l’habitude de faire figurer la religion dans les dossiers scolaires. J’ai eu l’occasion de voir le sien, m’assurant ainsi des renseignements que j’avais obtenus par ailleurs. Voir aussi B. Kilborne :1987: « Altérité et contre-transfert: Georges Devereux. » Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie , N°7, 135-147.

[3]. « La renonciation à l’identité : défense contre l’anéantissement ». Revue française de Psychanalyse, XXXI, 1967, N°1, 101-142, p. 101. Les articles cliniques de Devereux sont d’une inspiration très particulière, très originaux, surprenants et brillants.

[4] id., p. 122.

[5] « L’identité ethnique. Ses bases logiques et ses dysfonctions »; inEthnopsychanalyse complémentairste . Paris, Flammarion, 1972, p. 141.

[6] Il est amusant de regarder Róheim ramener les théories des indiens yuma, justement des cousins culturels des Mohave, aux conceptions kleiniennes des « bonnes » et des « mauvaises » féces. Cf, par exemple, G. Róheim : Origine et fonction de la culture. Paris, Gallimard, 1968.

[7] Cf son texte écrit en 1943 en collaboration avec Edwin M. Loeb : « l’acculturation antagoniste » presque entièrement consacré à l’analyse des différentes modalités de résistance à l’acculturation, notamment chez les Juifs. in Ethnopsychanalyse complémentariste, op. cit.

[8] Le plus troublant en l’affaire est que, près de cent ans plus tard, la grande majorité des psychanalystes pense encore ainsi.

[9] Thèse qu’il défend à l’aide d’étranges arguments dans son dernier texte :L’homme Moïse et la religion monothéiste. Paris, Gallimard, 1986.

[10] Cf son autobiographie publiée en 1925 : Freud présenté par lui-même . Paris, Gallimard, 1984 ; mais surtout la superbe analyse de Y. H. Yerushalmi : Le Moïse de Freud. Paris, Gallimard, 1993.

[11] Selon la définition de l’artiste Ben.

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