Les enfants cachés en France

Les enfants cachés en France.

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Ailleurs il est fait de fétiches, ici de molécules

Texte paru dans le Dossier Hors-série Sciences et Avenir n°169 intitulé

Qu’est-ce que l’Homme ?  — 100 scientifiques répondent

Ailleurs il est fait de fétiches, ici de molécules

Tobie Nathan *

À la question « qu’est-ce que l’homme ? », je donnerais une réponse immédiate, abrupte : « l’homme n’est rien ! »… J’ajouterais aussitôt (peut-être pour me rassurer) : « les objets qu’il fabrique sont tout ! »

Évidemment, lorsque je parle des « objets », je n’ai pas seulement en tête les objets manufacturés — qui ne sont pas « rien », mais qui ne sont évidemment pas tout. Quiconque s’est un peu promené à travers le monde à évidemment remarqué que ce qui relie les hommes entre eux n’est pas une introuvable « communauté d’être », mais le partage d’objets manufacturés que l’on retrouve identiques jusqu’aux villages les plus reculés : le pick-up truck Toyota, la calculette Casio, le transistor Sony, l’appareil photo Panasonic, les petites motos 125 chinoises ou indiennes… Si ces objets se retrouvent partout, c’est tout simplement du fait de leur efficacité.

Plus qu’aux objets, je pense à ces « choses » inouïes que l’homme a fabriquées depuis des centaines de milliers d’années, peut-être même des millions : les langues, par exemple. L’homme est ainsi. Il fabrique des langues qui, ensuite, le fabriquent à leur tour. Car qui a appris à parler en Hindi ne ressemble pas à celui qui a appris en boshiman, en mandarin ou en arabe. Que l’on ne s’y méprenne pas, je ne parle pas du « langage » cher aux philosophes et aux psychologues que je dirais « fondamentalistes », mais des langues, de chaque langue, dans sa spécificité, son inventivité propre et sa capacité de se métamorphoser. Je parle de toutes les langues, celles que nous connaissons et l’infinité des autres que nous ne connaîtrons jamais, celles que parlait l’homme de Cro-Magnon, l’homme de Neandertal, celles, peut-être du pithécanthrope de Java ou de l’australopithèque… Si l’homme est programmé pour fabriquer du langage, si le langage est une sorte de destin biologique inscrit dans son code génétique, les langues, elles, dans leur infinie variabilité, témoignent de son industrie. Et on cherchera longtemps l’inventeur de l’araméen, du hongrois, du népalais ou du yakoute. C’est un peuple particulier qui a inventé cette langue et ce peuple a été déterminé, s’est conçu comme une entité, parce que la langue qu’il a fabriquée l’a construit en retour. Ce genre de « choses » n’est pas « fabriqué » par un homme, mais par un peuple, l’homme, in fine.

Dans mon travail clinique avec les populations immigrées en France et dans les recherches que j’ai menées sur les dispositifs thérapeutiques traditionnels, essentiellement en Afrique francophone, mais aussi à la Réunion et au Brésil, j’ai constaté que les peuples avaient fabriqué d’autres « choses ». J’utilise à dessein le mot « chose », non pas comme on utiliserait « truc », objet indéterminé, mais dans son sens propre : « ce qui cause », ce qui est à l’origine du mouvement des êtres. Ce sont ces « choses » qui sont en effet à l’origine de la santé et de la maladie ; ce sont encore ces choses qu’interroge le thérapeute, toujours appelé dans les mondes traditionnels « maître du secret », babalawo, en yoruba du Bénin, par exemple.

Chapelet du Fa

Ainsi, si vous consultez un babalawo, un guérisseur béninois, il n’ira pas regarder votre corps, n’examinera ni vos douleurs ni vos souvenirs. Il ne vous posera aucune question. Il interrogera Fa. Et comment l’interrogera-t-il ? À l’aide de coquilles de noix de palme et d’une combinatoire en mode binaire fort complexe, ressemblant quelque peu à nos théories informatiques. De cette consultation, il tirera une étiologie, un traitement et un pronostic. L’un de ces guérisseurs, rencontré à Abomey, le plus vieux, qui était aussi Président de l’association des guérisseurs et tradipraticiens de la région, m’a un jour dit la phrase suivante : « Moi, je ne fais rien ? C’est Fa qui fait tout. Fa, je l’appelle mon scanner ».

Dans ce cas, la « chose », inventée par le peuple yoruba (ou peut-être celui qui l’a précédé, ou emprunté à l’un de ses voisins), c’est Ifa, que les Fons de la région d’Abomey appellent Fa. Les objets servant à l’interroger sont les noix de palme, le plateau de Fa, la poudre de kaolin dont on enduit le plateau, le stylet avec lequel on trie les coquilles jetées sur le plateau… Tout cela constitue un dispositif à la fois « divinatoire », « relationnel » et pour finir thérapeutique.

Fétiche Congo

Si je consulte maintenant un nganga congolais ou un guérisseur mossi du Burkina, ou un nyamakala de la région forestière de la Guinée, avant toute parole, il offrira des libations à son fétiche. Je me tenais assis près de lui, dans la minuscule case qu’il occupait en bordure du village, dans la région de Ouagadougou. C’était un vieux, très vieux, qui avait fait la guerre de 40 dans l’armée française. Au mur était suspendu un revolver, rouillé, qu’il prétendait avoir été son arme de soldat. Avant même la première question, il nous prévint, en prononçant presque la même phrase que celle du béninois. « Voyez-vous, moi, je ne fais rien, c’est lui qui fait tout… » Il désignait son fétiche, dans le coin sombre de la case, un amas de terre et de plumes gros comme une barrique de vin. Il absorba une gorgée de vin de sorgho et la cracha sur le fétiche, avant de l’interroger à l’aide de ses coquillages, ses cauries. Ici, la « chose », ce qui est à l’origine, est évidemment le fétiche. Les objets pour l’interroger, les coquillages et le sang de l’animal de sacrifice. Le vieux guérisseur burkinabé a vanté le pouvoir de son fétiche devant moi. Il a dit : « je peux lui mettre une poule, comme ça, sur lui, ou même un mouton… Et tu vois la poule ou le mouton qui meurent, sans même que le couteau les ait effleurés. »

Plus près de nous, maintenant, je veux dire moins exotiques, mais tout aussi complexes, les méthodes des guérisseurs musulmans que l’on peut rencontrer au Mali et en Guinée, ceux qu’on appelle kharamoko. Eux aussi ne sont pas censés examiner le malade, même si par ailleurs, ce sont souvent des hommes d’expérience et qu’ils doivent bien se fier quelque peu à leurs compétences cliniques. Ils demandent le nom du malade et celui de sa mère, se livrent à des décomptes complexes à partir de l’écriture de ces noms, puis ouvrent « le livre », c’est-à-dire le Coran, selon la numérotation qu’ils ont tiré des noms. C’est aussi de là qu’ils tirent diagnostic et traitement, en général une amulette, un texte enfermée dans une enveloppe de cuir, qui contiendra, bien sûr des fragments des versets, mais aussi des noms, des formules, disposés d’une manière spécifique. Il paraît clair que, plus que Dieu, c’est le livre qui sait, c’est lui qui est « la chose ».

Tobie Nathan chez un vendeur de fétiches au Burundi

Dans notre univers, ce qui ressemble le plus à ces « choses » dont j’ai brièvement esquissé la description, c’est bien évidemment la chimie, celle qui, jour après jour, embarquée dans une sorte de compulsion combinatoire, fabrique indéfiniment de nouvelles molécules en faisant varier l’un ou l’autre exposant de ses formules. Ici, « la chose », ce qui cause les troubles et permet de les corriger, c’est la chimie. Elle a bouleversé notre perception de « l’homme » et totalement métamorphosé les professions de la psychiatrie. Ce qui constituait jusqu’alors le noyau de cette discipline, ce que des générations de psychiatres avaient mis cent ans à bâtir pierre après pierre, sa nosographie, est en train de voler en éclats sous nos yeux, d’être totalement reconstruite par l’irruption de ces « objets » singuliers que sont les médicaments. Nous avons aujourd’hui quatre grandes familles de médicaments, alors nous aurons quatre familles de désordres, qui sont définis non pas en considérant les troubles, mais les substances qui permettent de les corriger… Anxiolytiques, antipsychotiques, antidépresseurs et régulateurs de l’humeur… voilà tout ! Des pathologies sur lesquelles avait été bâtie la pensée psychopathologique, l’hystérie, les « névroses », ont perdu leur pertinence. Il n’y a qu’à songer à l’une des pathologies qui constituait naguère une raison majeure des consultations en psychiatrie, l’impuissance sexuelle… quasiment disparue du fait de l’existence du Viagra. La chimie fait plus encore, elle redéfinit notre perception du monde, nous indique ce que sont les substances licites et illicites, elle établit une nouvelle démarcation entre poisons et aliments, elle avale d’un trait nos substances-mondes, l’alcool, le tabac, le hachich — ailleurs le khat, les noix de cola, l’iboga, l’ayahuasca…

Alors, à la question initiale, « qu’est-ce que l’homme », je réitère ma réponse : rien ! Rien d’autre que ce qu’ont fait de lui les « choses » qu’il a créées. Ailleurs, il était fait (il est encore fait, souvent) de fétiches ou de fragments de Coran, de Bible ou d’évangiles, ici, il est fait de molécules et d’interactions chimiques. Alors, il nous faut sérieusement considérer que les « sciences humaines » ne peuvent être « humanistes ». Elles devraient être, elles sont de plus en plus, empiriques et descriptives. Elles se donnent pour objet l’étude de ces « choses » que l’homme a inventé et qui le fabriquent**.

TN

* Professeur de psychologie clinique et pathologique. Université Paris 8.

** J’ai développé les prémisses de telles idées dans Tobie Nathan, Nous ne sommes pas seuls au monde, Paris, Le Seuil, Points, 2007. Voir aussi Tobie Nathan, La nouvelle interprétation des rêves, Paris, Odile Jacob, 2011.