• La voiture sur le divan — ITW de Tobie Nathan

GQ-Couvdans GQ SUPPLEMENT N°80 OCTOBRE 2014

SPECIAL MONDIAL DE L’AUTOMOBILE

Tobie Nathan

GQ : Vous êtes l’un des rares écrivains et intellectuels qui assume sa passion pour l’automobile, cet « objet » populaire par excellence. Comment l’expliquez-vous ?

T.N : parce que je suis un voyou ! Je n’ai ni grandi dans le 16ème arrondissement ni à Saint Germain des Prés. J’ai vécu à Gennevilliers, dans une banlieue populaire. J’en ai gardé des amours de voyous : les motos, les voitures, les armes à feu, ce genre de choses. En même temps, j’ai passé ma petite enfance en Égypte, avant que mes parents émigrent en France. A cette époque, j’étais un « gosse de riche », si on peut dire. Un chauffeur m’emmenait au lycée français du Caire. Dès l’âge de six ans, je conduisais sur les genoux de mon père une bagnole extraordinaire, une Ford Mercury 49. Je me souviens qu’elle avait un énorme V8. Nous ralliions le Caire à Alexandrie avec cette auto.

Ford Mercury 49

Ford Mercury 49

GQ : et votre père vous laissait conduire sur cette route à l’âge 6 ans?!

Pas vraiment, bien sûr ! Avec la Mercury, nous prenions la Route du désert, construite peu avant la guerre. Mon père me faisait asseoir sur ses genoux et je tenais le volant. Il était super lourd. Nous mettions la journée pour franchir les deux cents vingt kilomètres qui séparent Le Caire d’Alexandrie. Mon père roulait à des vitesses folles pour l’Égypte de l’époque : 100 à l’heure ! Le bruit du V8 de cette fabuleuse voiture, la Mercury, s’est inscrit à jamais dans ma mémoire. Aujourd’hui, je distingue le son d’un V8 de n’importe quel autre moteur.

Volant Austin Healey

Volant Austin Healey

GQ : vous évoquez aussi dans l’un des vos livres des « volants à trois branches » qui vous sont aussi restés en mémoire

T.N : Oui, comme le son du V8, ces volants, avec leurs branches en métal et le rond de klaxon cerclé de chrome, sont restés gravés dans ma mémoire. Les Austin-Healey 3000, par exemple, ont gardé ce volant jusqu’en 1967. Pour moi, il reste inexplicablement associé à un sentiment de bonheur : l’odeur de cuir et le volant à trois branches… chaque fois que je peux éprouver à nouveau ce sentiment de bonheur dans une auto, c’est le kiff !

GQ : Comme une sorte de paradis perdu de l’enfance qui se fixerait sur l’objet « automobile », une « madeleine de Proust »?

T.N : Attention : je suis un vrai « psy », c’est-à-dire qui s’efforce de penser les choses dans leur spécificité, pas en lançant des interprétations hâtives comme « les faux psy » ! Autrement dit, ce sont les voitures en tant que telles qui m’intéressent et non pas le fait qu’elles renvoient à quelque symbole ou je ne sais quel objet « intellectuel ». Les Morris, des années 40, avec ce volant à trois branches et leurs sièges en vieux cuir, par exemple, sont pour moi la voiture anglaise par excellence, dont « l’être » vous dit : « je vous transporte, OK, mais dans un salon ».

GQ : Puis, soudain vous avez émigré avec votre famille, de l’Égypte à la France, et vous êtes passé de la Mercury 49 à…la 2CV !

Citroen 2CV 1961

Citroen 2CV 1961

T.N : Oui, nous nous sommes retrouvés en France, sans argent, à Gennevilliers. Au début, nous n’avions pas de bagnoles. Mon père faisait des petits boulots. Puis à un moment, il est devenu représentant en télévision, et il a acheté une Citroen 2CV pour livrer ses postes de télé. Je partais avec lui rien que pour le plaisir d’être dans la voiture. Il m’emmenait au lycée, aussi. Le matin je lui disais : «  je vais chauffer la voiture, donne moi la clè ! ». J’avais treize ans. Et je partais tourner autour du pâté de maison… sans permis, bien sûr ! Il fallait que je me mette pratiquement debout pour voir quelque chose ! À l’époque, mon père ne se rendait pas compte à quel point il était interdit de laisser conduire un enfant. Il venait d’un autre monde. Les migrants sont souvent comme ça, ils ne maîtrisent pas correctement les règles ! En Égypte, de son temps, si vous vous faisiez arrêter parce que vous aviez brulé un feu rouge, vous discutiez avec le policier, vous lui offriez une bouteille de parfum et tout s’arrangeait !

GQ : Si l’on entre un peu dans l’analyse, que signifie selon vous l’automobile « en tant que telle » comme vous dites ?

T.N : À mon sens, les voitures sont comme des espèces animales que nous ferions évoluer, muter, selon notre volonté. Comme si l’Automobile, en tant que système était une victoire de l’intelligence sur la biologie. Ces espèces ont pour nom Mercury, 2 CV, Mini, etc… et elles évoluent. La DS Citroën, par exemple, présentée en 1955, peut être considérée comme une mutation de l’espèce !

Citroen DS 19 1955

Citroen DS 19 1955

Dans son livre, Mythologies, Roland Barthes l’a comparée à une « cathédrale gothique » — c’est qu’il ne connaissait rien à l’automobile. C’est l’apparition de la Traction, en 1934 qui fut le véritable événement cosmique, dès sa naissance, en une forme parfaite ! Bien sur, elle a ensuite évolué techniquement, mais la forme est restée identique durant vingt ans. En 1954, les ingénieurs ont voulu un coup d’éclat, une métamorphose. C’est cela qu’il fallait regarder, la mutation de « l’espèce Traction », pas seulement la DS ! De plus, Roland Barthes regardait plutôt les gens qui regardaient la DS, ébahis. Au fond, il faut se représenter la voiture comme un animal vertébré, avec quatre pattes (quatre roues, donc) – pas cinq, pas trois – avec une structure intérieure en métal et une structure extérieure beaucoup plus molle. C’est donc bien un vertébré. L’auto est constituée d’un squelette rigide, le châssis et d’une enveloppe plus fragile, « une chair », la carrosserie ; des yeux, aussi, les phares et une bouche, la calandre… C’est fou d’ailleurs ces histoires de calandre : une voiture, il faut lui faire faire un sourire, ou bien une grimace, une gueule méchante. Si vous faites disparaître les calandres, les gens n’achètent plus votre bagnole ! C’est pour cela que certains prototypes essaient de retrouver cette animalité profonde qui caractérise les autos. Regardez par exemple le prototype Peugeot Exalt, présenté au salon. Vous avez toute une partie avant en métal nu, et la partie arrière conçue comme une sorte de textile en plastique imitant la peau de requin. Autrefois, vous aviez d’ailleurs des voitures qui se référaient explicitement à l’animal : la Chevrolet Corvette Mako Shark, par exemple, « requin » en V.O, qui était même peinte aux couleurs du squale, un dégradé de bleu et de gris.

Corvette Mako Shark 1962

Corvette Mako Shark 1962

GQ : oui, la Citroen DS avait également une forme un peu batracienne, puis la Coccinelle, bref on pourrait presque dresser un véritable tableau darwinien des espèces de l’histoire automobile !

T.N : Bien sur! La référence animale est l’une des multiples façons d’appréhender l’automobile. Mais il y en a d’autres ! Je me souviens quand j’étais gamin, le journal Spirou avait inventé un monde où les voitures évoluaient sur coussins d’air. On pourrait faire circuler tous les véhicules sur coussin d’air ; c’est techniquement possible : les Hovercraft ou les trains japonais Shinkansen ne fonctionnent-ils pas déjà selon ce principe ? Mais nous perdrions alors la logique des « quatre pattes » de l’animal-automobile, qui me parait irréductible, avec ces os que constituent le châssis et l’enveloppe corporelle de la carrosserie. Nous ne sommes toujours pas sortis de cette matrice, même si vous avez plusieurs variantes. Le char romain, par exemple, avec le conducteur complètement à l’arrière, sur les roues, et la puissance de la voiture — c’est-à-dire les chevaux — à l’extrême avant. Des voitures extraordinaires sont conçues à partir de cette matrice, comme les mythiques Mercedes 300 SL, Ferrari GTO ou Jaguar E, ou la plus belle de toutes, selon moi, la Bucciali. Il n’en reste qu’un seul exemplaire au monde. Son inventeur était un pilote d’avion qui, au retour de la guerre de 14, s’est mis à l’automobile comme beaucoup. La Bucciali, comment la caractériser ? Une beauté excessive en tout, avec un capot immense, comme dans les dessins animés de Tex Avery…

Bucciali TAV 30

Bucciali TAV 30

GQ : Bizarre pour un psy, vous ne faites aucune analogie phallique avec l’automobile ?

T.N : Non je n’y crois pas du tout. Ceux qui voient le levier de vitesse comme une extension phallique ne sont pas de vrais amateurs de voitures. Je ne crois pas non plus aux symboles. Je pense que les gens perçoivent l’objet pour ce qu’il est. C’est l’objet lui-même qui vous contraint à une pensée ! Les voitures sont des objets actifs et ce qu’elles nous contraignent à penser échappe à notre contrôle.

GQ : pourtant, l’époque est à la psychologisation de tout, y compris de l’automobile !

Tableau de bord Giulia 1600 TI

Tableau de bord Giulia 1600 TI

T.N : s’il il y a des gens qui prennent leur bagnole pour un phallus, tant pis pour eux. Moi, j’ai souvent pris ma bagnole pour une… femme. Cela peut arriver ; ce sont des idiosyncrasies. Je peux vous raconter : j’ai rencontré un jour une femme magnifique, genre Marilyn Monroe, que j’adorais. Un matin, au réveil, elle m’a dit: «  toute la nuit, tu m’as appuyé sur les pieds !». Figurez-vous que dans mon rêve, j’étais en train de conduire une Alfa Roméo blanche ! Elle s’habillait toujours en blanc : il n’y avait pas de doute, c’était bien elle ! Et dans mon rêve, ses pieds étaient l’accélérateur et le frein. À l’époque, la voiture de mes rêves, c’était justement l’Alfa Giulia 1600TI. Je vous rassure : je ne me suis pas fait larguer. L’épisode l’a fait beaucoup rire!

GQ : il y a un autre rêve amusant que vous racontez dans votre livre « Ethno roman » : vous êtes dans une Autobianchi A112 rouge. Vous décrivez ce rêve à votre psychanalyste de l’époque, une Lacanienne qui ne cesse alors de vous répéter « Ô Tobie en qui ? Ô Tobie en qui ?». Or vous passez totalement à côté du calembour !

Autobianchi A112

Autobianchi A112

T.N : oui, ma psy voulait me signifier que je prenais parfois les voitures pour des femmes : « Tobie en qui ? », « Tobie en quelle femme ? ». Franchement, je ne trouvais pas cela pertinent, car, encore une fois, pour moi, les voitures sont des voitures. Et c’est en cela qu’elles sont intéressantes.

GQ : quelles sont pour vous les plus belles voitures du Monde ?

TN : Les Bugatti, indiscutablement. Comme vous l’avez compris, je suis fasciné par ces voitures-concept qu’on peut décliner, analyser, d’où cette notion d’espèces qui évoluent, à partir d’un noyau originel. Ettore Bugatti l’avait bien compris. Pour lui, il existait un concept, celui du métal vivant. Il n’y a qu’à regarder un moteur de Bugatti. C’est un objet d’art ! Il avait une théorie, aussi : « une voiture, c’est une diligence qu’on a fait évoluer ». En ce sens, je suis Bugattien ! Quand vous regardez les carrosseries bicolores des Bugatti, surtout les berlines, des modèles 49 ou 57, elles reproduisent le dessin des diligences. Le concept de l’auto vous contraint à imaginer son intérieur.

Bugatti 1930

Bugatti 1930

Le Bugattiste achetait « l’évolution de l’espèce Diligence ». Cette espèce continue à évoluer jusqu’à nos jours. On la reconnaît dans les Vans et les Monospaces, où l’on peut vivre et rouler. Il peut exister d’autres concepts, par exemple « la voiture de Robinson », que vous pouvez conduire en toutes circonstances. Si vous êtes perdu en plein désert, ou au pôle Nord, en forêt ou en ville. Et cette voiture possède une matrice, un ancêtre : la Jeep. On pouvait la larguer par avion, rouler ensuite dans la boue, la forêt, partout ! Puis elle a fait des petits : le Land Rover, d’abord, qui en était presque l’exacte copie, plus jolie, mieux finie… ou bien la Minerva belge. C’est un fantasme de garçon qui s’imagine seul, perdu, dans la jungle… Il a un kit de survie et dedans se trouve la Jeep. Alors lorsqu’un bourgeois s’achète aujourd’hui un 4X4 BMW, Mercedes ou Lexus, il combine ce fantasme de l’enfance avec les obligations liées à son rang.

GQ : vous avez travaillé sur la sorcellerie africaine, existe-t-il des voitures démoniaques?

Jeep Willys

Jeep Willys

T.N : sans hésitation le « Pick up truck », le Toyota Hi-Lux ! Il traverse toutes les cultures. Vous le retrouvez partout, sous toutes les latitudes. Il a rendu fou toutes les armées du monde. Songez à l’armée américaine qui s’est fait battre par ces « pick up truck » équipées de mitrailleuse en Somalie. Comparez le prix d’un tel engin, dérisoire comparé à celui d’un tank. Il est invisible, roule à 120 à l’heure, échappe à tous les hélicos et aux tanks. Le type installé à l’arrière avec sa mitrailleuse, peut arroser n’importe quoi en roulant. Cette voiture est un démon qui sort n’importe où, n’importe quand. Quand j’étais en Afrique, diplomate pendant un temps, j’avais une Toyota que j’emmenais d’un endroit à un autre. Ensuite, j’ai pris le même poste à Tel Aviv et j’y ai fait transporter ma Toyota. Eh bien, elle est restée six mois dans un bateau. Quand elle est sortie, j’ai tourné la clé… elle a tout de suite démarré. Démoniaque, je vous dis !

GQ : finalement, vous aussi semblez croire que les voitures ont une vie autonome?

TN oui les objets ont une vie propre, surtout les objets d’industrie, car ils nous imposent des pensées et des comportements. Regardez comment le smart phone a métamorphosé notre façon de vivre. Vous regardez vos emails, vos messages, toutes les cinq minutes. C’est l’objet qui vous a façonné et non pas vous qui façonnez l’objet. Une voiture, c’est pareil mais cela dure beaucoup plus longtemps qu’un smart phone !

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