A propos de L’hypothèse des sentiments

Le nouveau roman de Jean-Paul Enthoven

qui vient de paraître aux éditions Grasset

Jean-Paul Enthoven livre son nouveau roman. On lui savait une plume, on lui supposait un cœur, il le présente ici ouvert, presqu’à nu, la pudeur réfugiée dans l’élégance des formules.

Beau texte, dans lequel on s’installe comme en un fantasme, qu’on parcourt comme une revue de mode, qu’on remâche après comme une fable ou un psaume…

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Khmers rouges sang

Dans Libération du 13 janvier 2012

A propos de L’élimination 

de Rithy Panh et Christophe Bataille

Avec l’Elimination publié ces jours-ci chez Grasset, Rithy Panh, cinéaste cambodgien, survivant des massacres khmers rouges des années terribles 1975-1979, nous donne ici, avec l’aide de Christophe Bataille, un livre terriblement puissant. Un livre ? Un coup de poing dans l’estomac, plutôt ! Vous le prenez là, vous vous pliez en deux et ensuite vous réagissez… ou pas ! Mais alors, tant pis pour vous, parce que ce livre vous travaille, pénètre les méandres de votre âme et s’assoit là, tout au fond, comme un léopard à l’affût. Car il ne s’agit pas seulement d’un long hurlement ; c’est aussi un livre à l’intelligence décapante, la lente déconstruction d’un système fou.

Le livre suit le cours de centaines d’heures d’entretien que Rithy Panh eut avec Kaing Guek Eav, dit Duch, responsable du plus terrible centre de torture et d’exécution « S21 », dans lequel au moins 12380 personnes furent torturées et la plupart ensuite mises à mort.

Mais pourquoi ? Pour installer un véritable régime communiste, il fallait se débarrasser des classes sociales qui résistaient à la révolution, les bourgeois, les intellectuels, les propriétaires… Et propriétaires de quoi ?  De quelque chose, de n’importe quoi… N’importe qui, au fond…

Duch ne connaissait pas Rithy Panh, un numéro sans nom, destiné à disparaître, même pas un être, même pas un pou. Rithy Panh ne connaissait que Duch, responsable de tout ce qui était arrivé, à lui, à sa famille, à son pays…

Rithy Panh, Christophe Bataille, L'élimination, Grasset 2012

Livre terrible, d’où l’on ne ressort pas indemne. La notion de « traumatisme », et surtout ce qu’elle est devenue jusqu’à désigner les petits moments du quotidien est broyée. Nous les, « psy », nous devrions le reconnaître, nous nous sommes fourvoyés. Le traumatisme n’explique rien, et surtout pas les pathologies. Il existe en revanche des violences extrêmes, délibérément infligées à certains hommes par d’autres hommes qui les ont pensées comme éléments d’une stratégie. D’où l’importance d’identifier ces stratégies, en tant que procédures intellectuelles, de les mettre à plat. Ce livre est évidemment, de ce point de vue, un élément de psychothérapie.

« Je demande s’il cauchemarde la nuit, d’avoir fait électrocuter, frapper avec des cables électriques, planter des aiguilles sous les ongles, d’avoir fait manger des excréments, d’avoir consigné des aveux qui sont des mensonges, d’avoir fait égorger… Il réfléchit puis me répond, les yeux baissés : ”Non”. Plus tard, je filme son rire. » (p. 13)

Duch, le maître des forges de l’enfer Un film de Rithy Panh

Je l’ai vu éclater de rire dans Duch, le maître des forges de l’enfer, le nouveau film tourné par Rithy Panh, qui a été retenu dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2011 — je l’ai entendu, ce rire terrible, qui résonne et traverse les murs et les frontières. L’homme utilise cette même intelligence perverse pour monter de nouvelles stratégies, pour tromper les juges, jusqu’à narguer les survivants.

Dernière question, enfin : à quoi donc servait la torture ? Certainement pas à faire parler, puisque les aveux extorqués, rédigés de manière stéréotypée dans des rapports gigantesques, étaient faux — ce que tout le monde savait, à tous les niveaux de la hiérarchie. La torture ne servait pas davantage à faire taire. La faim, d’abord, avait anéanti toute résistance — le pays entier avait été affamé. Et puis la terreur de tous les instants, la dénonciation permanente, les règlements absurdes et impossibles à connaître dans leurs détails, tout cela avait généré un pays pétrifié, un territoire d’ombres. À quoi donc servait-elle, alors ? À convaincre que le monde pouvait être transformé par une idée. La torture est un acte intellectuel. Pour preuve cette torture incroyable dans son absurdité, consistant à vider une femme de tout son sang… Oui ! … lui planter un cathéter dans chaque bras et la vider jusqu’à la dernière goutte. Dans le Kampuchea démocratique de Pol Pot, la torture était un acte idéaliste absolu. J’en frémis encore.

« Monsieur Rithy, les Khmers rouges, c’est l’élimination. L’homme n’a droit à rien. » (p. 99)

Rithy Panh

J’ai lu un certain nombre de livres sur les terreurs de masse, sous le régime nazi, dans l’empire soviétique, au moment de la révolution culturelle chinoise, pendant le génocide rwandais… pourquoi lire de tels témoignages, quelquefois à la limite de l’insupportable ? La description de ces violences extrêmes nous apprend, non pas seulement sur les capacités des humains  — et notamment les enfants — à survivre au pire ; non pas sur ce qu’on a appelé avec naïveté “la banalité du mal”, mais sur les stratégies politiques réelles, telles qu’elles viennent s’incarner ; telles qu’elles  viennent s’incruster à l’intime de l’être. La psychologie, ce n’est au fond que de la politique incarnée.

L’élimination, de Rithy Panh et Christophe Bataille restera inscrit en moi, comme d’autres grands livres, incontournable, comme  Si c’est un homme de Primo Levi, Auschwitz et après de Charlotte Delbo, La nuit de Elie Wiesel ou L’espèce humaine de Robert Antelme.

TN