Autour de la question

 

CLachowski

Caroline Lachowsky

A quoi rêvons-nous ? Nos rêves ont-ils un sens ?

Diffusion : mercredi 23 mars 2016

Notre invité du jour, Tobie Nathan,  autour de la question suivante : «Nos rêves ont-ils un sens ?»

EMISSION 2/2 à l’occasion du cycle La Science des rêves qui se tient jusqu’au 22 avril 2016 à la Cité des Sciences.

Le rêve s’impose comme véritable objet social et culturel en Afrique et en Amérique du Sud. Alors, nos rêves ont-ils un sens ?

Avec Tobie Nathan, professeur émérite de psychologie clinique et pathologique, Université Paris 8.

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Le dialogue des civilisations passe par les femmes

Logo_LaPresse-TNLU POUR VOUS — «CE PAYS QUI TE RESSEMBLE»

Un dialogue des civilisations où les femmes mènent le jeu !

Tobie Nathan nous entraîne dans une épopée audacieuse où les apparences s’attachent aux vies mouvementées de familles marquées par des individualités fortes, mais où nous découvrons bien vite qu’il défend brillamment une thèse étonnante de dialogue des civilisations où la vie jette les destinées des uns vers celles des autres, par delà les confessions religieuses et les dissonances sociales ; là où ce sont les femmes qui prennent les initiatives et qui jettent les ponts.

Éditions Stock — le 19 août 2015

Éditions Stock — le 19 août 2015

‘’Nous vivons près des Arabes comme un homme vivrait près de son foie. Leur Coran contient nos histoires et notre bouche est remplie de leur langue’’ : voici peut-être la phrase-clef du roman de Tobie Nathan, celle qui pourrait résumer l’essentiel dans cette longue saga où tout est complexe, aussi loin des évidences qu’il est possible de l’être. Il s’agit d’une pensée d’Esther (mère de Zohar, l’un des deux premiers personnages du roman) qui en appelle à une Arabe pour avoir un enfant, en ces débuts du XXe siècle où beaucoup croyaient à la puissance de l’occulte, au commerce avec l’au-delà, à la dépendance de l’ici-bas empirique vis-à-vis de forces invisibles mais radicalement influentes sur les destinées. Et la voici lancée dans un long parcours truffé de difficultés et de patience, avec pour seule arme la confiance en celle qui est réputée parler aux esprits mais qui n’est pas de la même religion.

‘’Ni la terre ni le ciel ne nous adressent de signe’’
Une fraternité lie immédiatement les deux femmes, mais pas seulement. Car nous sommes pris dans un tourbillon de tantes, de grand-mères, de voisines, de connaissances, de ‘’sœurs’’ que l’on va chercher partout, loin dans la jungle des innombrables quartiers du Caire… Quand on a tout simplement besoin d’aide, on va la chercher là où elle se trouve, on fait amende honorable, on raconte les petits et grands malheurs, on conjure, on se lance à corps perdu dans de nouvelles amitiés, on invoque implicitement la solidarité féminine… En vérité, le sens ‘’pratique’’ des femmes est un fil rouge du roman, une balise pour comprendre où l’auteur veut en venir. Des pensées personnalisées en une forme étonnante de sagesse. Un exemple, pour contourner le rabbin du coin : ‘’Lorsque Dieu veut envoyer une âme sur terre, ce n’est pas au rabbin qu’il s’adresse, mais au ventre des femmes.’’

Sarah n’a rien contre Mourad mais elle se réserve la liberté d’agir à sa guise quand elle décide d’avoir un enfant après des années passées à attendre. Il aura beau lui expliquer qu’il faut ceci, qu’il faut cela, elle se lance en découvrant un trait de caractère commun à beaucoup de femmes dans le roman : ‘’Ni la terre ni le ciel ne nous adressent de signe lorsque la détresse nous assaille. Celui qui ne part pas à la recherche des messages, celui-là mourra dans la rue, seul, comme un chien.’’ Car Esther affiche son refus des fatalités des héritages de ceux qui en sont venus à ne bouger qu’entraînés par les autres, qui peuvent ainsi les manipuler et les cantonner dans l’ignorance. C’est ce refus qui signera son affirmation personnelle et celle de quelques autres vouées à l’action.

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Ce n’est rien de moins qu’une épopée audacieuse que racontent plus de 500 pages vite parcourues, où les apparences semblent d’abord s’attacher aux seules vies mouvementées de familles marquées par des individualités fortes, mais où nous découvrons bien vite que l’auteur caresse une ambition beaucoup plus grande en défendant brillamment une thèse étonnante de dialogue des civilisations où la vie jette les destinées des uns vers celles des autres, par delà les confessions religieuses et les dissonances sociales. Avec une particularité remarquable car ici ce ne sont pas de grands théoriciens qui mènent ce dialogue complexe, ce sont les femmes qui prennent les initiatives et qui jettent les ponts, avec un langage direct, des pensées limpides et des actions époustouflantes d’indépendance.

 

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Tobie Nathan : retour au pays

dans

LogoL'Orient

Par Farès Sassine
2016 – 03

En prenant pour titre de son dixième roman un vers de Baudelaire, Tobie Nathan, universitaire français, psychologue et ethnopsychiatre à l’école de Georges Devereux, né au Caire en 1948 et l’ayant quitté en 1957 dans la foulée de dizaines de milliers de juifs d’Égypte, répond à une invitation au voyage dans un temps qu’il a peu connu mais qui ne l’a jamais quitté, sa fiction allant d’avant 1925 à la révolution de juillet en 1952. Mais de quel pays s’agit-il ? de Haret el-Yahoud, scène primordiale, antique et inchangée jusqu’à sa disparition ? d’une de ses venelles ? du Caire où ce quartier s’imbrique avec d’autres aux échelons des croyances et pratiques ? de l’Égypte prénassérienne qui aime son roi malgré ses travers scandaleux et dont le peuple a un sens aigu de la dignité nationale ? de l’Égypte multiséculaire où le peuple entier est « cannibale » en mangeant ces fèves qui s’apparentent à des fœtus et les mijote de façon succulente, les mélangeant à l’huile et aux épices ? La réponse ne saurait être exclusive. Mais Le Caire est au carrefour des cercles et les condense. La ressemblance (du vers baudelairien) est chose essentielle et on la devine dans ce propos où l’auteur affirme que contrairement à Paris où domine la raison, au Caire triomphe la vie : Al-Qahira, la victorieuse, ne l’est que de l’ordre.
Fares Sassine

Fares Sassine

Si Nathan réussit un portrait aussi vivant du quartier juif du Caire, c’est qu’il le saisit à travers des personnages atypiques, hauts en couleurs mais aux marges de la normalité : Esther, belle mais tenue pour folle et habitée par un ‘afrît pour être tombée à cinq ans d’une terrasse et avoir perdu connaissance ; son mari et cousin Motty, son aîné de 14 ans, beau et « immense dans sa galabeya immaculée », est aveugle dès la tendre enfance. Le couple s’aime et est heureux en ménage, ce qui est une exception, un don de Dieu peut être, dans la Haret où on se mariait parce qu’on respirait, marchait, mangeait… Il reste sept ans sans enfants, d’où le recours à Khadouja, la sorcière, qui connait « les plantes, les pierres et les paroles qui font venir les enfants » et dont le théâtre d’opération est la vieille ville où elle déambule et dort sous les porches. D’un quartier l’autre : Esther et ses tantes passent à la hara musulmane de Bab el-Zouweila pour participer à un rite conduit par la Kudiya et rendu aux seigneurs, les « zars », rite composé de danse, de transe, de présences… et un fils, Zohar « la fumée » de naître, principal héros du roman.

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La communauté de la hara mène une vie quotidienne de routine, de misère et de bonheur. Mais elle se pense hors du temps, présente avec Moïse avant l’Exode, rappelée à la foi par Maïmonide 3000 ans plus tard, ayant survécu à tous les envahisseurs des Perses aux Ottomans ; elle croit appartenir au paysage « comme les ibis, comme les bufflons, comme les milans ». C’était sans prévoir les affres du colonialisme, du nationalisme et de l’intégrisme.
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Le texte est relevé de toutes les saveurs, celles de la bouche, de l’érotisme, de la parole qui ne manque pas de glisser d’une langue à l’autre. Il approche pertinemment l’identité : les juifs sont affirmés des Égyptiens comme les coptes et les musulmans, mais la dualité est profonde. Zohar Zohar a pour nom arabe Gohar ibn Gohar et chaque nom est déjà double. La Kudiya lui dit : « Rappelle-toi, enfant de la nuit, tu n’es pas un mais deux ! Et si un jour tu crois savoir avec qui tu fais un, pense que tu n’es pas deux, mais trois… »
Farès Sassine