Margin Call… dernier rappel avant banqueroute

à propos du film de JC Chandor : Margin Call

Avant de se faire licencier par un bataillon de mercenaires engagés par la banque d’affaire qui l’emploie, Eric Dale (joué par le merveilleux Stanley Tucci) confie à un jeune analyste financier, Peter Sullivan (Zachary Quinto), une clé USB contenant ses dernières prévisions sur la boite. « Be carefull » a-t-il simplement le temps de lui dire, « Fais gaffe ! ». Peter Sullivan analyse les chiffres et découvre qu’ils sont allés trop loin dans la valorisation de leurs titres et que lorsque le marché s’en rendra compte, les dettes seront supérieures à la valeur de toute l’entreprise. Il alerte son chef (joué par un convaincant Paul Bettany), qui alerte son chef (Kevin Spacey), qui alerte son chef (Simon Baker), qui alerte le grand patron (Jeremy Irons). La nuit finira comme a commencé la crise d’octobre 2008

1) La tragédie grecque

Ce film, comme la majorité des films américains sur Wall Street sont en vérité bâtis sur le modèle de la tragédie grecque.

Margin Call… Littéralement « Appel de marge ». Les fonds disponibles sur votre compte doivent s’élever au minimum à un certain pourcentage de la marge utilisée pour maintenir les positions ouvertes. Si les fonds sont insuffisants, le broker fermera les positions en commençant par la moins rentable. Le Margin Call, c’est le signal d’alarme, le dernier appel avant fermeture du compte. Tout le film est un « margin call » qui se répercute du trader à son chef, au chef du chef, au chef du chef du chef jusqu’au grand patron, Jeremy Irons qui décide de liquider tous les avoirs sans avertir ses clients qu’ils sont déjà pourris.

Zachary Quinto

Dans la tragédie grecque, les héros sont des héros parce qu’ils n’ont aucune prise sur les événements, puisque ce sont les dieux qui écrivent le destin du monde. La tragédie grecque est faite des réactions des humains face à la volonté des dieux, leur perplexité, leur révolte, leur soumission… Le destin d’Œdipe s’accomplira quelle que soit la volonté du héros, tout comme celui d’Oreste ou de Thésée. La seule marge de manœuvre des humains réside dans la connaissance de son destin. Et ce type de savoir est donné par la divination. C’est ainsi que l’un des personnages fondamentaux des tragédies grecques est le devin, celui qui révèle la volonté des dieux, tel Tirésias qui, dans les Bacchantes d’Euripide, conseille au roi Penthée de se soumettre à la volonté des dieux.

Dans Margin Call, vous avez les mêmes ingrédients. Mais ici, les dieux sont les lois du marché — des lois du marché compréhensibles aux seuls initiés. Et la vie des traders, des brokers, des analystes financiers dépend entièrement de la lecture de ces lois. Comment connaît-on les mouvements ? À l’aide d’un instrument de divination à la fois ésotérique, extrêmement technique, demandant une grande virtualité, « les modèles mathématiques ». Tout comme dans les divinations les plus sophistiquées, en Afrique ou en Inde, le modèle est un jeu avec les chiffres. Le devin est celui qui sait fabriquer le modèle permettant la plus grande prédictivité et qui sait le lire, le retraduire aux décisionnaires. Tous, du premier au dernier demandent au petit génie, Peter Sullivan, qui a réussi à décoder le modèle : « Les chiffres, on s’en fout ! Dis le nous en anglais ! » Dans la tragédie grecque, c’est au roi que le devin révèle le destin. Dans le film Margin Call, c’est à Jeremy Irons, le patron ultime de la boîte.

Simon Baker

La force du film qui, à mon sens est un chef d’œuvre, est de restituer la petitesse des hommes face aux décisions des divinités que l’on peut parfois deviner, mais jamais influencer.

Il n’y parvient pas seulement par un scénario, superbement écrit, précis, aux dialogues mesurés, impeccables, justes. Il y parvient aussi par une sorte de subterfuge subliminaire. Le casting est constitué de stars un peu oubliées ou utilisées à contre-emploi… Jeremy Irons, magnifique dans des films d’il y a 20 ans, que l’on avait presque oublié ; Demi Moore, à l’érotisme un peu défait, Simon Baker, l’extraordinaire acteur de la série Le Mentaliste, qui devient ici un chef d’analystes financiers sans scrupules. Sans oublier Zachary Quinto, qui était un Spoke de seconde zone dans un remake de Star Trek et qui devient ici le jeune virtuose des modèles mathématiques et enfin Kevin Spacey, qui a vraiment beaucoup grossi, qui s’est empâté, mais dont les yeux brillent encore d’une lueur de feu.

2) La réalité sociale et politique

Comme dans les tragédies antiques, le film s’inspire, décrit et analyse la crise d’octobre 2008, lorsque les banques Goldman Sachs et Lehman Bros ont jeté sur le marché les avoirs pourris déclenchant un cataclysme mondial. Là aussi, Chandor est dans le vrai. Il nous propose une lecture immédiate de notre monde, là où on se doit de la voir, dans un bouleversement cosmique. La crise financière est l’équivalent du déluge mythique, de la destruction d’une ville, d’une guerre généralisée.

Il est vrai que le cinéma américain a toujours su faire de grands films à partir des grandes catastrophes. Il sait aller vite, se saisir des sujets sur le champ, les travailler, les élaborer, les affûter. Ce n’est pas toujours bon, il faut dire. On avait eu le documentaire Inside Job, qui n’était qu’une accusation militante du milieu de la finance. Il a évidemment raté son coup. Il y a eu ensuite, l’année dernière, The Company Men, de John Wells avec Ben Affleck et Tommy Lee Jones, pleins de bons sentiments et de ficelles usées. On s’ennuyait un peu…

Bref, Chandor a réussi à attraper la réalité dans les mailles du mythe. Et là, c’est Bingo !

J.C. Chandor

3) Pourquoi Chandor y est-il parvenu ?

Jeune metteur en scène, dont c’est le premier long métrage. Avant cela, il a fait des films publicitaires. Il a écrit, produit et réalisé ce film,son film ! Ce film est en vérité une start up. Il a monté l’affaire avec Zachary Quinto, qui joue le rôle de Peter Sullivan dans le film, le jeune prodige des maths. Son film est une start up qui décrit les aléas auxquels sont confrontés les start up. Mise en abime à laquelle on ne peut s’empêcher de penser ; on ne peut regarder Margin Call sans penser au cinéma et à la difficulté de monter un film.

Parce qu’avant cela, Chandor avait monté un premier projet de film, obtenu les crédits, la production et l’affaire s’était effondrée au dernier moment. S’il comprend l’effondrement du marché, c’est qu’il a lui-même été confronté personnellement à ce même type d’effondrement.

Demy Moore

Et puis, permettons-nous une minute de « psychanalyse à deux balles ». Chandor regarde le monde de la finance de l’intérieur. Son père a été trader pendant quarante ans chez Merrill Lynch. Plus même, j’ai l’impression que le père est campé dans le rôle joué par Kevin Spacey, celui de Sam. C’est d’ailleurs le seul personnage du film qui révèle quelque peu sa psychologie. Il s’est fait virer par sa femme. Il vit avec sa chienne qui, atteinte d’un cancer va mourir. Elle meurt durant cette fameuse nuit du destin au cours de laquelle la boîte où il travaille depuis trente ans va s’effondrer et entrainer le marché avec elle. Et il ne pense qu’à une chose, l’enterrer — sa chienne — dans le jardin de la maison qu’il partageait autrefois avec sa femme. Saisissant !…

TN

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Actuel Wolfson ?

A propos de la réédition, dans une nouvelle version complétée de son livre : Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir memorial à Manhattan[1]

Actuel Wolfson ? Totalement actuel, à mon sens — j’aimerais qu’il le fût, en tout cas ! Il faudrait qu’il le soit !

1) Pourquoi les livres de Wolfson ont-ils eu… ont-ils un tel impact ?

Wolfson envoie son 1er manuscrit, Le schizo et les langues[2], à Gallimard en 1963. Pourquoi Gallimard ? Parce qu’il possédait dans sa bibliothèque un exemplaire de À l’ombre des jeunes filles en fleur. Un manuscrit incroyable, écrit en français, d’une énergie et d’une originalité exceptionnelles. Il restera 7 ans à circuler dans les réseaux de l’éditeur, puis dans ceux des Temps Modernes. Il sera lu par Queneau (qui adore), Paulhan (qui veut lui faire récrire), Sartre et Beauvoir, qui aiment bien et conseillent sa publication, Lacan, Dyonis Mascolo, Roman Jakobson et Gilles Deleuze. Un partie en sera du reste publiée dans la revue Les Temps Modernes avant que le livre, dans son entier soit pris en charge par J.B. Pontalis dans sa toute nouvelle collection, « connaissance de l’Inconscient ».

Le second livre, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne…, est d’abord publié en 1984, sept ans après la mort de la mère, en français, dans une collection lacanienne (Navarin).

La première interrogation concerne d’abord l’effet produit par ces deux ouvrages. Dans le dossier Wolfson, une somme rassemblée en 2009 par Thomas Simonnet[3], on découvre, ébahi, que les plus grands se sont passionnés pour ce texte : Foucault, Piera Aulagnier, Paul Auster, JM Le Clézio et Gilles Deleuze qui a rédigé une préface fondamentale — une préface qui annonce les développements de sa philosophie.

Plusieurs raisons :

–       L’époque, d’abord, les débuts d’une psychanalyse structuraliste, lacanienne et qui va se centrer sur le langage (peu de temps auparavant Lacan avait lancé son ésotérique « l’inconscient est structuré comme un langage ») et qui trouvera dans cet auteur une sorte de fétiche. Mais le malentendu est total. Wolfson ne s’intéresse nullement au langage, mais aux langues. Et il ne s’y intéresse pas pour s’extasier devant leurs richesses, mais pour chercher le moyen de les priver de leur capacité à produire des significations. Je ne suis pas étonné que Roman Jakobson se soit refusé à rédiger la préface du premier livre de Wolfson, tant cet auteur combat avec opiniâtreté « l’arbitraire du signe ». Il fait tout pour rendre le signe le moins arbitraire possible, c’est même l’âme de son « procédé ».

–       D’ennemi juré des psy, Wolfson, publié dans une collection de psychanalyse, deviendra l’idole des psy. Tout cela a bien dû le faire rire…

–       Une seconde raison, culturelle française de l’époque, aussi. Wolfson déteste l’anglais et choisit le français pour se défendre de l’intrusion de cette langue qui le viole, qui le pénètre, l’envahit, le disloque. Avec une certaine distance, on peut en rire, c’est entre 1960 et 1970 qu’émerge progressivement l’idée d’une francophonie politique, pour faire pièce au Commonwealth et à l’invasion mondiale de la langue anglaise — c’est le 24 juillet 1967 que de Gaulle proclame à Montréal « vive le Québec libre »… Wolfson, venu chatouiller — et pas innocemment ! — la fibre chauvine française précisément là où elle démange très fort, est encensé par le gratin de l’intelligentsia française de l’époque. Sans doute Wolfson a-t-il des problèmes avec sa mère, qui parle fort et fait intrusion par des phrases inopinées en anglais, mais s’il est adopté, puis adulé par ses prestigieux lecteurs français, c’est parce qu’il a assumé un rôle cosmique. Il est devenu la langue française violée, envahie par l’anglais des Amériques. Et voilà le second malentendu.

–       Et puis une troisième raison, son texte est fou, mais pas son écriture, lisible, intelligible, intelligente. Là aussi, le malentendu est total. Wolfson ne parle pas de ce que les psy aimeraient entendre — de papa, maman et de ce type de problèmes — non ! Il essaie de comprendre les ressorts cachés du monde et surtout en quoi ils concernent les petites gens, les gens du commun. Comment gagner aux courses de chevaux — les 4/5ème du livre Ma mère, musicienne, est morte… sont consacrés à la recherche de martingales pour gagner au jeu. Et les martingales qu’il invente sont communautaires. Pour gagner aux courses, examiner l’origine culturelle du jockey, de l’entraîneur, le nom du cheval et regarder s’ils correspondent à une fête italienne, une fête juive, irlandaise, canadienne… Il faut dire qu’il finira par gagner à la loterie 2 millions de dollars et sera sans doute apaisé pour longtemps. On n’entendra plus parler de lui durant une trentaine d’années… jusqu’à ce qu’il fasse faillite.

Alors à la question Wolfson nous concerne-t-il ? Oui ! Nous, Français, dont il vient chatouiller nos automatismes chauvins, dont il vient épouser nos travers théoriques pour les ridiculiser, bien avant que nous en prenions conscience…

Dossier Wolfson

2) Schizo, Wolfson ?   Pas si sûr !

Il faut d’abord dire que « schizophrénie » est un terme ambigu. Aux USA, à cette époque, il signifie « psychotique », alors qu’en France, nous lui donnions une signification beaucoup plus restreinte et précise. Alors, psychotique, Wolfson ? Pas si sûr non plus. L’homme a certainement traversé des épisodes, des « bouffées délirantes », très certainement, qui lui ont fait abandonner ses études et se réfugier dans une position philosophique.

Philosophe, Wolfson ? Bien plus philosophe que psychotique, en tout cas ! Mais un philosophe qui a délibérément décidé d’utiliser les mécanismes qu’il a entr’aperçus lors de ses épisodes délirants pour déconstruire les perceptions immédiates du monde.

Ce qu’on appelait la schizophrénie, que l’on ne rencontre plus guère de nos jours dans nos contrées du fait que les malades reçoivent immédiatement des antipsychotiques très puissants à la première alerte, ce sont précisément ces processus de déconstruction. Cette déconstruction n’est pas la création, mais elle lui est indispensable, elle la précède, elle est sa condition.

Et là, Deleuze ne s’y est pas trompé dans sa préface, qui appelle cela « le procédé ». Ce à quoi l’on assiste dans le premier livre de Wolfson sur les langues, ce n’est pas à une folie, mais à la description, intelligente et détaillée, du procédé de déconstruction.

Exemple : comment détruire un mot qu’on entend en anglais, qui vient faire irruption, par la signification qu’il veut nous imposer. En lui recherchant des équivalents dans deux langues autres — par exemple le français et l’allemand. Et le mot se déconstruit, se détache de sa signification, perdant sa capacité intrusive. Et le récit de ce procédé incroyable est patient, intelligent, cohérent.

Alors, sur le plan clinique, qu’est donc Wolfson ? Aujourd’hui, on le dirait atteint de TED, de « troubles envahissants du développement ». Difficultés dans l’apprentissage de la langue, dans l’apprentissage de l’écriture, ensuite, invasion de ces difficultés à l’âge adulte. Absence de prise en charge. Il trouve lui-même la solution en s’inventant des filtres. Il se met un casque de Walkman sur les oreilles ; écoute d’une oreille la phrase que lui hurle sa mère et de l’autre des émissions de radio enregistrées en français, en allemand ou en russe.

Filtrer les perceptions qui proviennent violemment du monde, c’est exactement ce qu’on fait aujourd’hui dans les méthodes modernes de rééducation des autistes qui, eux aussi, ressentent les paroles comme des invasions cacophoniques.

Wolfson est un autiste qui s’est traité lui-même.

3) Est-ce bien avec l’anglais que Wolfson a des problèmes ?

Oui et non ! D’une manière immédiate, oui ! Mais si l’on réfléchit, si on a compris son procédé de déconstruction de recherche du noyau, il est en train de reconstruire une langue qui aurait dû se trouver là, dans sa famille, qui aurait dû lui être transmise : le yiddish ! Je ne suis pas le premier à avoir remarqué combien les solutions de Wolfson sont une sorte de réinvention du yiddish qui est, selon le mot de Singer :

Une langue juive, composé d’une forte proportion de mots allemands, d’une certaine quantité de mots slaves et d’environ 10% de mots hébreux et araméens. Il y a aussi dans cette langue, des termes en vieux français, en italien et même en arabe. Arrivé en Amérique, les Yiddish s’est adjoint des mots anglais…

Et là aussi, Deleuze a été le lecteur le plus attentif de Wolfson qui remarque que « l’étudiant en langues schizophréniques » se calme lorsqu’il obtient de sa mère qu’elle lui parle enfin en yiddish.

Autrement dit, Wolfson porte aussi la question fondamentale des émigrants, qu’ont été ses propres parents : comment rester soi alors qu’on se retrouve si loin de chez soi, baigné dans une langue étrangère ? Comment préserver le noyau ?

4) Farceur, Wolfson ? Certainement ! D’un humour acide, décapant, à la Céline. On pourrait décrire toute son œuvre comme une blague juive, celle par exemple qu’on pouvait lire dans un journal israélien en 2003 :

« La maîtresse demande à l’élève :

_ Pourquoi appelons-nous notre langue, « langue maternelle ? »

L’élève réfléchit puis répond :

_ Parce que le père n’a rien à dire… »[4]

…/… Tel était à peu près le contenu de ma chronique, aujourd’hui, lundi 14 mai, à La Grande Table, sur France Culture.


[1] Avec une nouvelle préface de Frédéric Martin, aux éditions Attila.

[2] Louis Wolfson, Le schizo et les langues, Paris, Gallimard, 1970.

[3] Sous la direction de Thomas Simonnet, Dossier Wolfson, ou l’affaire du schizo et les langues. Paris, Gallimard, 2009.

[4] Robert Samacher, « Louis Wolfson et le Yiddish ». Recherches en psychanalyse, 2005, 4, 123-135.

Que disent nos rêves ? Interview croisée dans Marianne

Freud l’a confié à l’interprétation clinique, Lacan, aux linguistes mais le mystère du rêve reste entier. Pendant que le monde occidental le réduit trop souvent à une simple scorie nocturne, Anne Dufourmantelle, dans Intelligence du rêve Fantasmes, apparitions inspiration (Payot), tente de l’ouvrir a d’autres horizons. Elle prolonge en cela la démarche du célèbre ethnopsychiatre Tobie Nathan, auteur l’an dernier de la Nouvelle Interprétation des rêves (Odile Jacob). Dialogue croisé entre deux grands rêveurs

Marianne : Le rêve a une place plutôt marginale dans notre societé. Pourquoi pensez-vous cependant qu’il est si important ?

Tobie Nathan : On sait que tout le monde rêve cinq fois par nuit, pendant des périodes que la neurophysiologie peut parfaitement délimiter. Même si vous croyez ne pas en faire, le rêve est aussi naturel aux humains que manger ou marcher, et cela que vous soyez d’une culture ou d’une autre. C’est un comportement inné — les mammifères, les oiseaux certains reptiles rêvent aussi. Mais à quoi sert de rêver ? Personne ne le sait. Quelque chose d’aussi instinctif doit pourtant avoir une fonction Ceux qui ont tenté de répondre ont fini par conclure que les espèces avaient besoin de se ressourcer dans une forme de liberté qui n’appartient qu’à un individu. Il s’agirait pour chacun d’exprimer son absolue singularité.

Anne Dufourmantelle : Les hypothèses freudiennes ont incité à le réduire à la seule expression des désirs refoulés, c’est en réalité un phénomène beaucoup plus vaste. II renvoie a une capacité de perception bien plus vaste que le moi, capable de nous informer sur le réel. Si bien que pour finir, j’ai choisi dans mon livre d’éviter de le rapporter à « l’inconscient » Je préfère faire signe vers des figures de médiation qui appartiennent a ce que l’humanité se raconte a elle-même (les anges, les génies, etc. ) Le rêve est certes un acte du sujet, mais il exprime son intelligence du réel

D’un côté, Tobie Nathan, vous ramenez le rêve à l’unité singulière de l’individu ; de l’autre. Anne Dufourmantelle, vous le dispersez vers les figures multiples de l’invisible. Peut-on concilier les deux ?

A.D. : II n’y a pas vraiment d’opposition, car le rêve le plus personnel puise dans la grammaire la plus…/…

A lire : interview croisée de Anne Dufourmantelle et de Tobie Nathan dans Marianne du 9 mai 2011. Propos recueillis par Maxime Rovere.

L’ethnopsychiatrie, une thérapie culturelle

Le Monde des Religions Mai-Juin 2012

Dans Le Monde des Religions de mai-juin 2012,

une enquête de Jennifer Schwartz

L’ethnopsychatrie, thérapie culturelle

Fondée au milieu du XXe siècle, cette discipline clinique se penche sur les désordres psychiques spécifiques à certains peuples et s’appuie sur les pratiques et les croyances traditionnelles non occidentales.

Tous les patients sont des païens. C’est l’intuition de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan : « Les gens vont là où on leur fait du bien, ils n’en ont rien à faire de la raison pour laquelle vous êtes engagé dans ce que vous faîtes, de la croyance que vous trimballez »

II n’est pourtant question que de cela dans Le Sexe des morts, un documentaire sur cette discipline mal connue, longtemps mal aimée, l’ethnopsychiatrie.

À travers la reconstitution d’une dizaine de séances jouées par des acteurs pour les besoins du film, la documentariste et thérapeute, Emmanuelle Ohniguian met en valeur cette discipline clinique qui se propose d’étudier les désordres et groupes sociaux telle que l’a théorisée son fondateur, Georges Devereux, puis mis en œuvre le professeur de psychologie Tobie Nathan et d’autres après lui. Elle a pour objet d’accorder une dignité scientifique à des connaissances provenant de mondes non scientifiques, pour différentes et parfois déconcertantes qu’elles soient…

Lire la suite dans Le Monde des Religions, n° 53, mai-juin 2012