A land like you

A novel by TOBIE NATHAN

Distributed for Seagull Books

Translated by Joyce Zonana

340 pages

Cairo 1925, Haret al-Yahud, the old Jewish Quarter. Esther, a beautiful young woman believed to be possessed by demons, longs to give birth after seven blissful years of marriage. Her husband, blind since childhood, does not object when, in her effort to conceive, she participates in Muslim zar rituals. Zohar, the novel’s narrator, comes into the world, but because his mother’s breasts are dry, he is nursed by a Muslim peasant—also believed to be possessed—who has just given birth to a girl, Masreya. Suckled at the same breasts and united by a rabbi’s amulet, the milk-twins will be consumed by a passionate, earth-shaking love. 

Part fantastical fable, part realistic history, A Land Like You draws on ethno-psychiatrist Tobie Nathan’s deep knowledge of North African folk beliefs to create a glittering tapestry in which spirit possession and religious mysticism exist side by side with sober facts about the British occupation of Egypt and the rise of the Muslim Brotherhood and the Free Officers’ Movement. Historical figures such as Gamel Abdel Nasser, Anwar Sadat, and King Farouk mingle with Nathan’s fictional characters in this riveting and revealing tale of an Egypt caught between tradition and modernity, multiculturalism and nationalism, oppression and freedom.

Pour en savoir davantagehttps://www.press.uchicago.edu/ucp/books/book/distributed/L/bo68267039.html

Gourde. Une bouteille à la Terre

Haro sur le plastique ! Aujourd’hui, c’est au sein de ces flacons en métal ou en verre que l’on se désaltère. Salutaire prise de conscience écologique ou confirmation des théories d’une pionnière de la psychanalyse ?

Article paru dans Philosophie Magazine, N° 136, Février 2020

Philosophie Magazine, n°136, Février 2020

Dans les années 1960, le fin du fin du savoir psychanalytique résidait dans les théories de l’étrange Melanie Klein qui expliquait que, durant les quatre premiers mois de sa vie, le bébé ne percevait de sa mère que son sein, un sein gigantesque qui occupait tout son champ visuel. Lorsque ce sein-monde lui apportait la satisfaction totale, à la fois physiologique et sexuelle, à laquelle il aspirait, il était le « bon sein », et lorsqu’il se refusait à lui par son absence, il devenait un « mauvais sein » persécuteur. Elle appelait « position schizo-­paranoïde » ce stade que traverserait tout nourrisson. Selon Klein, les enfants débuteraient leur vie en une perpétuelle alternance entre enfer et paradis, entre schizoïdie bienheureuse et paranoïa anxieuse.

Comment diable était-elle parvenue à identifier les pensées intérieures des tout­petits, évidemment incapables de parler ? D’autant qu’à l’époque où elle développait cette théorie – les années 1930 –, en matière de sein, les nourrissons avaient plutôt affaire à des biberons. Préoccupés d’hygiène, les pédiatres préconisaient alors des biberons en verre, bouteilles graduées au goulot dotées d’une tétine en caoutchouc. Si bien que l’on pouvait penser que les premières perceptions des nourrissons étaient, non pas un sein, mais une bouteille sur laquelle ils louchaient.

Ces derniers temps, j’ai vu grossir le sac de mes amis de bouteilles en métal qu’ils appellent parfois « gourdes ». Elles sont plutôt seyantes, ces bouteilles, certaines en aluminium brossé du plus bel effet, d’autres vernies, de couleurs voyantes – écarlates, émeraude, turquoise ou or. Les entreprises marquent ces flacons considérées d’utilité primaire de leur logo et les utilisent comme support publicitaire, les offrant à d’éventuels clients. Lorsque j’ai demandé à mes amis pourquoi ils s’encombraient ainsi, tous m’ont répondu : « Pour protéger la planète ! » Bien sûr, ils ont raison d’éviter les bouteilles en plastique dont les fragments, quasiment indestructibles, asphyxient la mer. Mais je n’ai pu m’empêcher de penser à l’archaïque Melanie Klein. Elle avait presque raison : le monde des bouteilles est bien clivé en mauvais plastique et bonnes gourdes en métal.

Je les ai observées de près, ces gourdes à l’aspect attrayant, et j’ai été conforté dans mon intuition. Leur bec, artistiquement conçu, adopte la plupart du temps la forme d’un mamelon, certaines arborant même sur leur fût le dessin d’une tétine. Ils en ont la taille et la forme, ce sont bien des biberons, des biberons pour adultes. 

Mélanie Klein vers 1920

La théorie de Melanie Klein, délirante lorsqu’elle prétendait décrire le monde intérieur des nourrissons, est bien plus apte à expliquer le nôtre. Peut-être devrions-nous prêter attention à sa prédiction. D’après elle, à la position schizo-paranoïde succéderait nécessairement la position dépressive qu’elle décrit ainsi : le bébé ayant accédé, à partir de son quatrième mois, à la perception de sa mère dans sa totalité est effondré à l’idée de l’avoir perdue. N’est-ce pas ce qui nous arrive aujourd’hui, nous qui avons dans le même mouvement perçu la Terre dans sa globalité et restons terrifiés en prenant conscience de sa fragilité ?  

À lire

Melanie Klein, « Le développement d’un enfant » in Essais de psychanalyse, pp. 29-89 (Payot, 1968).

Reconnaissance Faciale

La fragilité du visage

Publié dans Philosophie Magazine, N° 135 — Déc. 2019 – Jan. 2020

Après la Chine, la France vient d’adopter un système de reconnaissance faciale. Alicem, c’est son nom, est censé nous permettre de créer une identité numérique sûre afin, notamment, de faciliter nos démarches administratives. Cauchemar orwellien ou héritage de disciplines millénaires ?

En Chine, cela fait des années que la ménagère peut faire ses courses sans son sac à main ni son porte-monnaie. Il lui suffit de scanner le code-barres des produits puis de présenter son visage à la caisse. Là, une caméra intelligente la reconnaît et valide ses achats. Et on procède de la même manière pour prendre le train ou le métro, entrer dans son immeuble, payer l’addition au restaurant ou encore retirer de l’argent à la banque. Véritable miracle de la reconnaissance faciale, sans aucun doute la plus performante au monde – les informaticiens chinois ayant à leur disposition des centaines de millions de visages pour entraîner leurs ordinateurs. Revers de la médaille, cette même reconnaissance faciale est aussi utilisée pour surveiller les citoyens, les noter et les punir, contribuant à créer une société du contrôle généralisé dépassant celle imaginée par George Orwell. Si le « télécran » de 1984 se trouvait dans chaque habitation, on estime à près de 400 millions le nombre de…

Description : émonstration d'un système chinois de surveillance lors du China Public Security Expo (CPSE 2017). A Shenzhen

…/…

La suite dans Philosophie Magazine, N° 135

Le stade du Zao

Vous rêvez d’incarner Leonardo DiCaprio dans Titanic ? Grâce à cette application qui permet de remplacer facilement et rapidement son visage par un autre sur une vidéo, c’est possible. De quoi bluffer Lacan et dissoudre ce qui s’appelait encore il y a peu l’identité personnelle.

Publié dans : Philosophie Magazine n° 134 de Novembre 2019

Naguère, en psychanalyse, on parlait du « stade du miroir », concept élaboré par Jacques Lacan en 1936. Lorsque l’enfant découvre son reflet dans la glace, à l’âge de 6 mois, prétendait-on, il n’y attache pas plus d’importance que ça ; jusqu’à 1 an, il traite l’image comme s’il s’agissait d’un autre enfant avec lequel il rit ou échange ; mais à 18 mois, il jubile en se reconnaissant enfin. Quelques esprits grincheux avaient posé la question, naïve : « Mais comment donc l’enfant prend-il conscience de son “je” dans des milieux dépourvus de miroirs ? » Et on répondait à ces béotiens que le regard de l’autre accompagné d’une parole en faisait office. Comme s’il était trivial de s’interroger sur de vulgaires objets concrets.Tout cela, c’était avant ! Avant l’invention du smartphone. Aujourd’hui, chaque bébé est filmé plusieurs fois par jour, constamment mis en présence de son image, et cela dès sa naissance. On le filme, on lui montre, on le filme regardant les images le représentant,…

une chronique de TOBIE NATHAN

à lire dans Philosophie Magazine

Flyboard Air. Le turbo-chamanisme

Dans Philosophie Magazine N°133 — octobre 2019

Les yogis lévitent et les chamans laissent leur esprit tutoyer les étoiles. Et si Franky Zapata, l’homme qui a traversé la Manche cet été sur une plateforme volante équipée de réacteurs, était leur héritier ?

Il existe de par le monde deux types de relations avec les dieux et donc deux types de prêtres. Ceux qui érigent un autel, modeste bâtisse ou somptueuse cathédrale, et invitent les divinités à y descendre en leur promettant libations, sacrifices et prières, et ceux qui préfèrent leur rendre visite dans leurs territoires éloignés, au-delà du ciel, en passant par « l’orifice de l’étoile polaire ». Ces derniers, on les appelle chamans, d’un mot d’origine toungouse (une langue sibérienne), devenu terme générique pour désigner ces prêtres que l’on rencontre chez les Yupiks de Sibérie ou chez les Indiens d’Amérique, dans le taoïsme chinois ou le yoga du Népal…Comment le chaman parvient-il à monter si haut et à en revenir si vite ? Quel est son véhicule ? En ce qui concerne les peuples amérindiens, la réponse est connue. Pour s’élever dans les airs, ils consomment des substances et, première entre toutes, le tabac. On peut voir les chamans tirer des bouffées d’énormes cigares de tabac brut…

Montage à partir du « songe d’Icare », tableau de Sergueï Sergueïevitch Solomko (1867-1928)

La suite dans Philosophie Magazine N°133

Programming the unexpected

Hackathons according to Tobie Nathan

First used by computer programmers to quickly develop new software, these intense collaborative sessions have since been adopted by companies the world over… But what if this disruptive approach found its origin in dreams? 

It’s a well-known problem. How do you program something unpredictable? The very idea seems paradoxical: if something has been programmed, then it is already foreseen. But this ancient puzzle isn’t just another formal syllogism; today it has become an important social challenge.

It all started in California in the 1990s, when a group of computer programmers tried out three rules to develop new software: 1. Gatherteams in one place. 2. Give them a limited amount of time – often over the weekend. 3. Let them compete for a prize, which can be of considerable value. These innovation-oriented “sprints” later called “hackathons” – a portmanteau of “hack” (to accomplish a difficult programming task) and “marathon”, in reference to t…


Tobie Nathan

is a French ethnopsychiatrist, professor emeritus of psychology,  and author of a number of novels and non-fiction books. His latest novel, L’Évangile selon Youri (The Gospel according to Youri) was recently published in France.


—> https://www.philonomist.com/en/article/programming-unexpected

Hackathon. Programmer l’inattendu

Paru dans PHILOSOPHIE MAGAZINE N° 130 – JUIN 2019

Issues du monde de l’informatique, ces séances intensives de travail en commun ont pour but de faire éclore la nouveauté et essaiment dans les entreprises du monde entier. Et si nos rêves étaient à l’origine de ce dispositif “disruptif” ?

Le problème est bien connu. Comment programmer l’inat­tendu ? La solution est a priori impossible, car on est aussitôt figé dans un paradoxe. S’il est programmé, l’événement est précisément attendu. Ce problème ancien est sorti des syllogismes pour faire irruption dans la vie sociale, et cela même à grande échelle. 

Philosophie Magazine N°130

Le problème est bien connu. Comment programmer l’inat­tendu ? La solution est a priori impossible, car on est aussitôt figé dans un paradoxe. S’il est programmé, l’événement est précisément attendu. Ce problème ancien est sorti des syllogismes pour faire irruption dans la vie sociale, et cela même à grande échelle. 

Tout a commencé dans les années 1990, en Californie.

Confrontés à la nécessité d’inventer un nouveau programme, des informaticiens ont fait le pari de produire l’innovation en se fixant trois règles : 1. Le « porteur de projet » réunit des équipes de développeurs dans un même lieu. 2. Il leur octroie un temps limité – en général la durée d’un week-end. 3. Il les met en concurrence en attribuant un prix, parfois assez élevé, à l’équipe gagnante. Hackathon, c’est ainsi que l’on désigne ces sprints consacrés à l’innovation – contraction de hack, en anglais « pénétrer un système », et de marathon en référence à l’intensité de l’effort durant quarante-huit heures sans interruption. Ce mot fut employé pour la première fois en 1999 par John Gage, à l’époque vice-président de Sun Microsystems, quand il mit au défi les participants de la conférence JavaOne de coder un programme pour l’assistant personnel Palm V (une sorte d’ancêtre de nos tablettes et autres smartphones). Depuis, la folie du hackathon s’est emparée des géants du Net – Google et Facebook en tête (on dit que le bouton Like est né d’un tel hackathon) –, puis des start-up à travers le monde, qui, toutes, recherchaient l’innovation. Elle a fini par traverser l’Atlantique pour déferler sur l’Europe et, depuis quelques années, envahir la France. 

Née chez les informaticiens, la passion pour l’innovation a fait tache d’huile, les grandes entreprises organisant désormais des hackathons à qui mieux-mieux : les grandes surfaces afin d’imaginer de nouveaux parcours pour leurs clients, les services postaux afin de rendre leur mission plus lisible aux usagers, et jusqu’à l’administration des impôts… C’est dire si l’innovation est devenue à la mode !

Je suis convaincu de la relative efficacité du dispositif technique, non pour les raisons invoquées par ses inventeurs – qui l’attribuent au travail collaboratif, à l’émulation ou à la promesse de se faire remarquer par un éventuel employeur –, mais pour une raison psychologique. Car un tel dispositif reprend, sans doute à l’insu de ses inventeurs, quelques procédés du rêve – oui, du rêve nocturne ! 

Comme on le sait, le rêve fragmente en unités discrètes les expériences mémorisées durant la veille – c’est la traduction exacte du verbe anglais to hack : « tailler », « couper ». Le rêve est le premier des hackers !Le rêve est, lui aussi, limité par le temps, le sommeil paradoxal se déroulant en un temps limité, biologiquement programmé. Et le rêve a pour principale fonction de trouver une solution à un problème – c’est en tout cas ce qu’ont démontré les recherches cognitivistes les plus récentes. C’est sans doute du fait de sa parenté avec le rêve qu’un hackathon exige de passer au moins une nuit sur place.

Mais il y a une différence cruciale. Contrairement au hackathon qui résout un problème posé par le porteur de projet, le problème que tente de résoudre le rêve est inconnu du rêveur. Ce sera précisément la tâche de l’onirocrite (celui qui interprète les rêves)de l’identifier puis de lui trouver une application dans le réel. C’est ainsi que le rêve résout le paradoxe dans lequel s’englue nécessairement le hackathon et parvient toujours à fabriquer de l’inattendu.  

Tobie Nathan

Pour aller plus loin

Comprendre ses rêves pour mieux se connaître, de Jacques Montangero (Odile Jacob, 2007).