Mille et une séries

Quelque chose, dans le cœur-même des séries, vient répondre au sentiment de vacuité…

À lire dans Psychologie Positive

Le confinement pour cause de Covid-19 a engendré une véritable addiction aux séries télévisées. Privé de contacts sociaux, tant professionnels qu’amicaux, disposant de temps libre, le confiné a bien du mal à résister à la tentation d’actionner la télécommande, chaque soir, mais aussi en pleine journée, parfois même en se levant le matin. Car quelque chose, dans le cœur-même des séries, vient répondre au sentiment de vacuité…

Et d’abord en déclenchant des émotions ! Comme tout récit, sans doute, mais les séries télévisées, bien davantage ! C’est qu’elles sont un spectacle qu’on s’offre dans l’intimité. La mythique fascination du grand écran a migré dans le salon, dans le lit. Le confiné regarde la télé dans ses chaussons ou sous sa couette, en grignotant des sucreries, débarrassé des contraintes, souvent en solitaire et surtout sans aucune retenue. Plus on est réduit à sa propre intimité, plus on éprouve d’émotions — du plaisir, de la crainte, de l’intérêt, aussi, parfois passionné…

Car les séries ont appris à stimuler l’intérêt. On y découvre, épisode après épisode, des mondes complexes — les services secrets (Le bureau des légendes), le monde de la finance (Ozark), celui de la politique au plus haut niveau (Baron Noir, House of Cards), l’existence de personnages improbables, à double personnalité (You), la logique des robots (Better than us) ou la science des braqueurs de banque (Casa de Papel)… De plus en plus sophistiquées, jouant des genres et des codes, elles font vaciller toutes les limites, entrainant le spectateur dans une mécanique intellectuelle permanente.

Et puis, last but not least, elles suspendent le temps, à la manière des Mille et une nuits, la première de toutes les séries. On se souvient de l’histoire. Pour se venger de sa première femme qui l’a trompé, le sultan Shahryar décide d’exécuter le matin celle qu’il aura épousée la veille. Décidée à épouser le sultan malgré tout, Shahrazade, la fille du grand vizir, entreprend de contourner la funeste décision. Elle lui raconte chaque nuit une histoire qu’elle interrompt au moment le plus intense en lui promettant la suite pour le lendemain. C’est ainsi que, tenu en haleine, le sultan sursoit à sa décision jusqu’au lendemain. Et c’est le même scénario qui se répète ainsi nuit après nuit. Abolition du temps du fait de la scansion du récit, mille nuits seront comme une seule nuit. C’est d’ailleurs ce que des commentateurs avaient décelé en interprétant les mots en arabe. Mille nuits se dit alf layla. Le mot alf, « mille », est très semblable à alif, la première lettre de l’alphabet, transcrite en un bâton vertical, qui désigne aussi le chiffre 1. Autrement dit, y compris dans sa graphie, mille nuits sont bien une nuit.

On comprend maintenant l’addiction du confiné qui, en se livrant corps et âme aux séries télévisées, entreprend, tel Shahrazade, de supprimer ce temps suspendu, transformant magiquement ces quelques semaines, ces quelques mois de confinement, en une seule nuit. Mille et une séries… en une seule nuit !

Tobie Nathan

A new review

by Amos Lassen

“A Land Like You” by Tobie Nathan, translated by Joyce Zonana—The Jewish Ghetto of Cairo


Nathan, Tobie. “A Land Like You”, translated by Joyce Zonana, Seagull Press, 2020.

The Jewish Ghetto of Cairo

Amos Lassen

In “A Land Like You”, writer Tobie Nathan’s Egypt is hot, loving and fearless. We meet men and women, mothers and fathers, child kings and British soldiers, Egyptians, foreigners and stateless people, Jews and Copts.

“A Land Like You” is set in Cairo 1925 in the old Jewish quarter of Haret al-Yahud. Esther is a beautiful young woman who is believed to be possessed by demons. She wants to desperately give birth after seven wonderful years of marriage. Her husband who has been blind since childhood, has no objection to her participating in Muslim demon rituals in her efforts to conceive a child. She finally gives birth to Zohar, the narrator, but because his mother’s breasts are dry, he is nursed by a Muslim peasant who is also believed to also be possessed and who has just given birth to a girl, Masreya. The two infants are suckled at the same breasts and “united by a rabbi’s amulet.”

The story of Zohar and Masreya is a story of forbidden love. They share their goals to reach the highest spheres of Cairo and will not let anything stop them. While this is their story, it is also the story of Egypt and of Cairo as Farouk is ousted in disgrace. We read of the city from the onset of the twentieth century until the crisis of 1952 and all that was part of it

… La suite ici <—

au Caire de l’Histoire

dans le Figaro Magazine du 29 octobre 2020

par Marie Rogatien

*** La Société des Belles Personnes de Tobie Nathan, Stock, 432 p. 22 €.

Des Égyptiens en robe blanche ceinte de rouge qui chantent et dansent au rythme des tambourins et des lyres. Des Juifs arborant chapeau noir à large bord et barbe tressée qui soufflent dans des cornes de béliers tandis que pleurent conjointement des Africaines et des Bretonnes… François, diplomate français quinquagénaire, assiste ébahi à l’enterrement de son père, Zohar Zohar, qu’il « a rencontré à l’âge de 49 ans ».

Qui était-il ? Comment ce flamboyant propriétaire d’un bar au Caire où se retrouvait toute la haute société locale s’est-il retrouvé débarquant sans le sou d’un chalutier grec en Italie en 1952 ? Qu’est ce que cette « Société des Belles Personnes » à laquelle il adressait un mandat mensuel depuis des années ?

*** La Société des Belles Personnes de Tobie Nathan, Stock, 432 p. 22 €.

Des Égyptiens en robe blanche ceinte de rouge qui chantent et dansent au rythme des tambourins et des lyres. Des Juifs arborant chapeau noir à large bord et barbe tressée qui soufflent dans des cornes de béliers tandis que pleurent conjointement des Africaines et des Bretonnes… François, diplomate français quinquagénaire, assiste ébahi à l’enterrement de son père, Zohar Zohar, qu’il « a rencontré à l’âge de 49 ans ».

Qui était-il ? Comment ce flamboyant propriétaire d’un bar au Caire où se retrouvait toute la haute société locale s’est-il retrouvé débarquant sans le sou d’un chalutier grec en Italie en 1952 ? Qu’est ce que cette « Société des Belles Personnes » à laquelle il adressait un mandat mensuel depuis des années ?

FigMag 29 oct 2020

Du vieux quartier juif du Caire à Paris, en passant par Rome, Naples ou Monaco, Tobie Nathan promène sa plume ensorcelante et faussement légère dans l’histoire de l’Égypte d’après 1945. Peuplé de personnages imaginaires et réels — des anciens du Mossad, des anciens SS convertis à l’Islam, une prostituée devenue productrice, des prêtresses égyptiennes détentrices du secret des génies, des rescapés de camps de la mort, le roi Farouk, Sadate, Nasser, Lucky Luciano… —, ce roman bercé par les légendes orientales et le son des youyous pourrait être un des contes des Mille et une nuits… sur fond de montée de l’islamisme.

Marie Rogatien

Tik-Tok

L’Internationale des enfants

par Tobie Nathan

Ringard, Facebook! Aux oubliettes, Twitter! Dépassé, Snapchat! Aujourd’hui, le réseau social star est chinois. TikTok fédère près de 1 milliard d’ados dans le monde entier à grands coups de vidéos « fun ». Le divertissement et le narcissisme pour accéder à l’universel? Marx doit se retourner dans sa tombe.

Karl Marx tentait de convaincre les ouvriers que les nations n’avaient aucun sens. « Les ouvriers n’ont pas de patrie, écrivait-il avec Friedrich Engels dans le Manifeste du parti communiste (1848). On ne peut leur prendre ce qu’ils n’ont pas »… Ils concluaient par l’injonction devenue célèbre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Depuis, les Internationales se sont succédé, mais les différences nationales ont subsisté… Et cela jusqu’en 2016, où l’on a vu se réaliser, peut-être pour la première fois dans l’histoire, l’utopie universaliste par le biais d’une application nommée TikTok, création de la compagnie chinoise ByteDance ! Mais il s’agit là d’une internationale des enfants !

Philosophie Magazine N°144

TikTok, c’est le battement de la montre qu’en français nous appelons tic-tac; en chinois, son nom est Douyīn, mot qui signifie « vibration sonore ». Le métronome se met en marche : quinze secondes pour vibrer, à l’image d’un paon qui fait vibrer ses plumes à la fréquence de vingt-cinq fois par seconde, jusqu’à ce que ces vibrations atteignent la crête de la femelle et la fassent tomber en pâmoison. Car, là aussi, il s’agit de séduire en vibrant. Les clips montrent des jeunes filles, parfois très jeunes, se déhanchant au rythme d’une musique endiablée, des saynètes comiques, très rythmées elles aussi, des défis surréalistes sur fond musical… L’application devenue virale compte aujourd’hui 1 milliard d’utilisateurs – soit un huitième de la population mondiale ! Apparue il y a quatre ans et boostée cette année par le confinement, elle a été téléchargée par 2 milliards de smartphones – des chiffres jamais vus !

Comme sur d’autres réseaux sociaux, les vidéos sont partagées et proposées aux abonnés selon un algorithme sophistiqué. Elles reçoivent des « Like » – par milliers, par dizaines de milliers, par millions… Mais oublié la limite des 5 000 amis de Facebook ! Charli D’Amelio, une jeune fille d’à peine 16 ans désignée par le quotidien américain The New York Times comme « reine de TikTok », fédère aujourd’hui 70 millions d’abonnés. 

Quelle est la formule qui a permis à cette application chinoise de faire voler en éclats les frontières géographiques et culturelles ? L’association de trois ingrédients : la musique rythmée, qui transcende les différences culturelles ; l’enjouement, la recherche du « cool » et du « fun », qui fait oublier la dureté de l’existence ; et l’admiration « d’amis » en nombres exponentiels qui vient renforcer un narcissisme toujours en attente de confirmation… Marx doit se retourner dans sa tombe !

Pourtant, ce succès pourrait rapidement se révéler un feu de paille. Jusqu’ici, l’application est surtout utilisée par des adolescents (même si elle est en principe interdite aux moins de 13 ans). Saura-t-elle grandir avec eux ? S’adapter à l’évolution de leurs intérêts lorsqu’ils parviendront à l’âge adulte ? Saura-t-elle élargir son champ d’intérêt, s’intéresser à des problèmes graves ? La vague de protestations suite à l’assassinat aux États-Unis de George Floyd au mois de mai dernier a vu apparaître des thèmes politiques sur la plateforme. Cependant, le plus grand danger que court cette application est la peur des dirigeants politiques qui voient des vagues d’opinion échapper à leur contrôle et craignent la mainmise des Chinois. Déjà l’Inde l’a interdite sur son territoire – officiellement pour des motifs de moralité. L’administration Trump envisage de faire de même. L’assomption d’un homme universel devra-t-elle attendre une nouvelle application ? 

Tobie Nathan dans :

La terreur

et comment s’en prémunir…

Tiré de Tobie Nathan, Les âmes errantes, Paris, L’Iconoclaste, 2017

Notre langue distingue avec bonheur : la terreur, la frayeur et la peur.

Terreur… Le mot est puissant et agirait presque sans la chose. Il suffit de clamer sa terreur pour déclencher la terreur alentour. Qu’est-ce que la terreur ?

La terreur n’est pas un sentiment. On ne l’éprouve pas. On est envahi par elle, jeté au sol, atterré. Il ne s’agit pas davantage d’une émotion, mais d’un phénomène plus archaïque, une paralysie déferlante, qui fige l’âme et le corps. Son équivalent pourrait être, dans le règne animal, le mimétisme de la mort — celui d’une araignée, l’épeire diadème de nos jardins, par exemple, qui, acculée par un prédateur, se recroqueville en position de morte, déjà morte en attendant la mort… déjà morte, pour éviter la mort, sans doute. Telle pourrait être définie la terreur : un anéantissement du soi dans l’espoir d’éviter la mort[1].

Ceux qui terrorisent — appelons-les par leur nom : les « terroristes » — ne craignent pas la mort, qui est leur alliée, alors que les terrorisés vivent sous son empire, tentant de l’éviter en la mimant.

La terreur, ce n’est pas la frayeur, qui s’abat comme la foudre, qui « glace les sangs »[2], éjectant l’âme, laissant un corps sans désir, quasi-mécanique.

La terreur, ce n’est pas la peur, non plus, une émotion véritable cette fois, consciente ou sur le point de le devenir. Si elle est accompagnée de sensations, le pouls qui s’accélère, la chaleur qui se déplace dans le haut du corps laissant le bas glacé, les tremblements parfois, il n’en reste pas moins que la peur est une sorte de raisonnement compacté qui contient, condensées, les traces d’expériences antérieures. L’enfant qui s’est brûlé sur la plaque chauffante a peur d’en approcher la main. La peur est une « raison pratique », au sens propre.

Alors, si elle n’est ni peur ni frayeur, comment définir la terreur et sa phénoménologie ? J’userai d’une parabole : en forêt, au détour d’un chemin, un homme se trouve soudain face à un tigre. Il regarde l’animal… qui le regarde. Cet échange de regards est l’instant précis de la terreur. En cette fraction de seconde, l’homme voit ce que le tigre voit en lui : un morceau de viande. Au moment où il est devenu substance aux yeux de l’animal, il est pris de terreur. Car le tigre ne sait pas qui il mange ; il sait ce qu’il mange. Je veux dire : il vient de définir l’homme comme une nourriture. Il l’a défini ainsi dans ses muscles bandés, dans la puissance de ses crocs, dans le tranchant de ses griffes. Et l’homme n’a aucun moyen de s’y soustraire. Il est devenu, pour lui-même, ce morceau de viande que convoite le tigre. La terreur se caractérise par une dépossession radicale de son être.

Devant un tigre, je suis frappé de terreur, car il a ramené la totalité de mon être aux quelques kilos de chair dont il fera son repas ; devant un Nazi, je le suis tout autant, lui qui ne voit en moi que la judéité qu’il entend éradiquer de la surface du monde…

Ramené avec violence à une seule de ses caractéristiques pour laquelle il sera dévoré, la volonté anéantie, dépossédé de son être, un humain terrorisé est déjà un captif. Le puissant, celui qui tient une arme, qui détient la force de le terroriser, pourra s’emparer de sa personne, en user comme d’une machine ou d’une matière. Il niera sa singularité, gommera son nom, effacera sa filiation, jusqu’à le transformer en zombie. Et il finira par l’asservir. La terreur est toujours le premier temps de la capture ; on la retrouve à la source de tout esclavage.

Dans un tel contexte où chacun est une cible potentielle, les plus fragiles tentent d’échapper à la terreur en s’affiliant  paradoxalement aux terroristes… C’est ainsi que la terreur engendre souvent des terroristes, qui sèmeront la terreur — terreur qui engendrera des terroristes… et cela en un mouvement infernal.

Quelques conseils de prise en charge

Ne jamais porter publiquement l’accent sur la terreur. La terreur, il faut le savoir, est communicative. Devant une personne terrorisée, on est terrorisé à son tour, et sans même savoir pourquoi. « Soigner » la terreur ne peut jamais consister en un partage de l’émotion. Les comptes rendus de journalistes, les prises de position de politiques, qui paraphrasent indéfiniment l’émotion, se révèlent auxiliaires de l’action terroriste, contribuant à répandre la terreur.

On ne saurait répondre à une stratégie de la terreur par une description de la souffrance des victimes. La seule réponse acceptable, correspondant à la fois à nos exigences morales et à nos soucis d’efficacité, est l’intelligence des stratégies de la terreur. À la puissance du tigre, on ne saurait opposer que les ruses du chasseur qui, ayant tout appris de la rationalité du tigre, ne craint pas de l’affronter.

Sans oublier une vertu peu évoquée dans les prises en charge psycho-sociales : le courage ! Il est impossible de répondre à des stratégies d’asservissement sans mobilisation de sa propre vaillance.


[1] Georges Devereux avait développé la même idée dans un article célèbre, souvent commenté : « La renonciation à l’identité, défense contre l’anéantissement », Revue française de psychanalyse, XXXI, 1967, 1, 101-142.

[2] En suivant l’étymologie la plus probable, « frayeur » dériverait du latin frigidus, « glacé ». Voir les développements du vocabulaire de la frayeur dans plusieurs langues dans Tobie Nathan, Nathalie Zajde, Psychothérapie démocratique. Paris, Odile Jacob, 2012.