Graines alimentaires. Divin régime

Ethnomythologies

par Tobie Nathan publié le 08 janvier 2022 dans Philosophie Magazine

Après les agapes des fêtes de fin d’année, vous vous surprenez à chanter « Fais comme l’oiseau » et à vous contenter de graines de chia, de lin ou de sésame. Une alimentation saine mais aussi empreinte de sacré.

Les fêtes trop arrosées, le foie gras trop gras… Après plusieurs matinées avec la gueule de bois, vous considérez, perplexe, l’aiguille de votre balance. Et vous pensez : « Régime ! » Ça tombe bien : la mode est aux graines. Pourquoi ne pas vous remettre de vos agapes en adoptant un régime d’oiseau ?

Philosophie Magazine N° 156, janvier 2022

Graines de chia, de tournesol, de lin, de courge, de sésame ou de fenouil, elles contiennent tout ce dont vous avez besoin, lipides, protéines, fibres, vitamines, oligo­éléments… De plus, elles sont réputées « brûler les graisses »… Ces graines, vous pouvez les répandre sur vos salades, vos viandes, vos yaourts, vous pouvez même les croquer à l’apéro. 

Mieux, vous pouvez vous offrir un kykeon, ce breuvage antique mentionné par Homère dans les « Hymnes à Déméter ». Graines d’épeautre ou d’orge fraîches, dans de l’eau ou du lait, le tout saupoudré de menthe et de thym… Il ne vous reste plus qu’à mélanger vigoureusement…

La suite dans Philosophie Magazine

Bleu de travail. Identités de classe

Ce vêtement ouvrier est désormais le summum du chic, arboré par les fashionistas comme par les bobos. Quand l’habit fait le social-traître, est-ce notre appartenance à un groupe social qui se prend une veste ?

Article issu du magazine n°155 décembre 2021

On l’appelle « bleu », mais vous pouvez la choisir noire, la classique de chez Adolphe Lafont, comme celle de Mélenchon. Ça vous donnera l’air d’un ouvrier troisième république, la sensation de militer pour les droits sociaux. Vous pouvez aussi la choisir grise, claire ou foncée, et vous plongerez aussitôt dans quelque souvenir prochinois, avec en toile de fond des photos de Mao ou de Lin Piao. La verte vous donnera un air vaguement militaire, guérillero, peut-être ?… Moi, je préfère la bleue, tout de même la plus démonstrative, celle qui incarne le concept de « bleu de travail ».

Comment diable, une veste qui fut l’uniforme de l’ouvrier depuis le XIXème siècle jusqu’à la fin des années 70, a-t-elle pu devenir en quelques mois le vêtement le plus branché, notamment parmi les trentenaires des quartiers bobos ? Cause ou effet, les grands couturiers y sont allés de leur interprétation : Jean-Paul Gaultier en bleu de travail, Inès de la Fressange, avec un modèle rayé du plus bel effet… et jusqu’à Elloze qui propose une combinaison de garagiste en cuir luxueux qui doit valoir une fortune.

Un vêtement contient une référence aux matières qui le constituent et une autre au groupe auquel il vous affilie.

Le bleu de travail, vêtement de coton tissé très serré, permettait de protéger l’ouvrier exposé aux dérapages de métaux affutés et à l’agression des matières abrasives. Le bleu de travail a commencé par être une blouse avec une ceinture serrée à la taille. Du reste, le mot « blouse » dériverait de l’anglais « blue », qui désigne la couleur bleue. Car s’il était bleu, d’un beau bleu de Prusse, c’est que l’on venait d’inventer un pigment bon marché susceptible de teindre les vêtements de cette couleur. Fonctionnel et bon marché, c’est ce que proclamaient ses matières.

Et surtout, le bleu de travail vous affiliait — l’habit fait le moine ! — à une classe sociale. Des manifestations ouvrières des années 30 où l’on voit des cohortes d’ouvriers revêtus de leurs bleus aux longues processions de Chinois ou de Khmers, on sent cette même élation du sentiment d’appartenance, ce fameux « sentiment océanique » de Romain Rolland[1].

De ce point de vue, le vêtement de classe a la même fonction que les inscriptions corporelles dans certaines sociétés initiatiques traditionnelles. Le jeune Papou de Nouvelle Guinée endure une véritable torture lorsqu’on lui scarifie le dos jusqu’à le faire ressembler à celui d’un crocodile, mais à l’issue de l’épreuve, il est accueilli par ses pairs, les « hommes crocodiles ». Il appartient désormais à un groupe d’identiques. 

L’ouvrier souffre sous le joug d’un travail pénible ; le jeune Papou a souffert durant les interminables séances de scarification pour mériter cette appartenance qu’ils brandissent tous deux avec fierté dans leur apparence.

Acquérir l’identité en faisant l’économie des souffrances de l’initiation, n’est-ce pas la définition même du snobisme ?

Le célèbre photographe new-yorkais Bill Cunningham et son éternelle veste bleue.

Jean-Paul Gaultier en bleu de travail


[1] Sorte d’élan mystique, sentiment de partage avec le grand Tout, comme la vague dans l’océan. Cf Sigmund Freud et Romain Rolland, Correspondance 1923-1936. Paris, PUF, 1993.

Dans Philosophie Magazine

Une recension de

Secrets de thérapeute

par Frédéric Manzini, publié le 25 octobre 2021

Avec son titre qui sonne comme une confession et sa première partie autobiographique, ce livre ressemble à un bilan de parcours pour Tobie Nathan. Il y raconte comment il s’est enthousiasmé pour l’ethnopsychiatrie au contact de son maître Georges Devereux (1908-1985), refusant qu’en thérapie, il puisse exister une « technique universelle s’appliquant à n’importe qui » et s’attachant au contraire à s’adapter à la culture et à la langue des patients. Les chapitres qui suivent montrent cette conviction à l’œuvre dans un petit tour du monde – avec un tropisme certain pour l’Afrique – de ses rencontres au plus près des « pratiques locales ». Entre chamanisme et vaudou, recours aux amulettes et appel aux ancêtres, Tobie Nathan se fait conteur de rituels et de guérisons étonnantes. Mais, au fil de ces histoires qui se lisent comme des petits romans, c’est aussi autre chose qui se joue : ce Nathan-là est aussi le sage espiègle que connaissent bien les lecteurs de sa chronique dans Philosophie magazine et qui nous pousse à voir notre modernité occidentale avec des yeux neufs. Nos smartphones ? Ils ne sont qu’une autre manière d’être appelés par l’invisible et de lui parler sans passer pour un fou. Après tout, explique-t-il, « si le monde moderne s’est moqué des fétiches, c’était peut-être pour ne pas voir sa propre dépendance vis-à-vis des objets techniques », tandis qu’inversement, « le noyau de l’amulette, comme le vaccin, est constitué d’un fragment de mal ». Et si c’était de nos propres préjugés que le thérapeute cherchait à nous guérir ?  

Secrets de thérapeute

Auteur Tobie Nathan

Editeur L’Iconoclaste

Pages 384p

Prix 22.00€

Mes vies de thérapeute

Interview avec Pascal Claude à propos de mon nouveau livre : Secrets de thérapeute qui parait le 14 octobre prochain aux Éditions de L’Iconoclaste.

Présentation par Pascal Claude :

Pascal Claude

Il parle aux voix qui insultent ses patients. Il est certain qu’avec Internet un nouveau dieu va débarquer. Et il ne conçoit pas qu’un thérapeute puisse travailler sans un dieu. Conversation avec le psychologue et ethnopsychiatre Tobie Nathan, ce dimanche. En avant-première, il évoque avec nous « Secrets de thérapeute », son nouvel essai à paraître la semaine prochaine (L’Iconoclaste). L’entretien a été enregistré le 28 août 2021 au festival Les Inattendues à Tournai.

à écouter ici : https://www.rtbf.be/auvio/detail_et-dieu-dans-tout-ca?id=2818231

Secrets de thérapeute

En librairie le 14 octobre 2021 !

4ème de couverture

 » Dans toute vie, un jour vient le besoin de confier ses secrets. »

Depuis cinquante ans, Tobie Nathan pratique l’ethnopsychiatrie : il accueille et prend soin du
patient en tenant compte de son histoire, de sa culture, de sa langue, de ses croyances. Professeur d’université reconnu, auteur souvent primé, il revient aujourd’hui sur les grandes étapes de son existence comme autant de jalons dans l’élaboration de sa discipline. Il éclaire ce qui lui semble essentiel et livre ce qu’il n’avait jamais dévoilé.

 » La multitude des langues et des cultures est la véritable richesse du monde.  »

Plus que jamais sa méthode est nécessaire. Dans un monde cloisonné, qui se méfie de la différence, Tobie Nathan ouvre une voie d’avenir.

Bio

Tobie Nathan — Photo Corinne Nizawer

Né au Caire en 1948, professeur émérite de Psychologie clinique à l’Université Paris 8, principal théoricien et promoteur de l’ethnopsychiatrie moderne — une psy qui tient compte des appartenances, des métamorphoses des identités et des migrations. Élève de Georges Devereux sous la direction duquel il a passé sa thèse de doctorat en 1976, il a créé la première consultation d’ethnopsychiatrie, en 1979, à l’hôpital Avicenne à Bobigny. Il a consacré l’essentiel de son activité clinique, de recherche et d’enseignement à la santé psychologique des populations migrantes.

Extraits de l’introduction

La différence n’est pas un détail ; c’est l’essentiel !

Soigner est toujours un travail sur mesure, un travail d’artisan. Il implique l’obligation d’apprendre, de se mettre à l’école du monde du patient. Entrer dans sa langue, s’interdire de railler son dieu (ses dieux), ses objets, ses amulettes et ses fétiches. Soigner, c’est apprendre un monde, le découvrir, l’explorer.
Soigner, c’est toujours apprendre, jamais savoir !

Isabelle Stengers, qui écrira une magistrale préface à mon livre, Nous ne sommes pas seuls au monde – introduction qui m’a appris ce que j’étais en train de faire dans le centre Georges-Devereux naissant[1].
Et moi, je savais qu’enseigner, ce n’était pas savoir mais apprendre. Comme le disait Yohanan ben Zakkaï[2] :
« J’ai plus appris de mes élèves que de mes maîtres. »

Au début, j’ai fait comme tout le monde. Je me suis laissé entourer par des élèves qui se disaient disciples, par des apprentis qui s’imaginaient sorciers. Mais je ne me suis jamais pensé en maître. Je savais que, en matière de thérapie, nous sommes perpétuellement élèves, à l’école du patient, car c’est lui, toujours lui, le seul maître. 
Tous ces gens qui m’entouraient voulaient une école, ils voulaient dessiner des filiations, obtenir des labels, des autorisations. Ils voulaient m’instituer en guide, en chef. J’ai toujours refusé.
J’ai toujours su que l’école paralyse le maître et empoisonne l’élève. 

Parvenu à l’automne de ma vie, je me décide à expliquer ce que j’ai compris de ma propre technique. Je veux contribuer ici, à ma mesure, à la lutte contre l’opacité. Je déteste les gourous, les mages et les faiseurs… Le monde de la thérapie en est plein ! Je m’en vais donc raconter pour expliquer ; expliquer pour dévoiler mais aussi pour donner du courage à ceux qui s’engagent dans le métier.

Pratiquer la thérapie est à la fois action sur le monde et œuvre de connaissance du monde. En matière de psychologie, si la thérapie n’est qu’action, elle échoue misérablement dans l’ennui. Et si elle n’est que connaissance, elle durera des années, des dizaines d’années, alors que le monde sera en train de changer sous nos yeux. 
C’est cette ambiguïté fondamentale du thérapeute que j’entends restituer ici ; lui qui découvre en faisant, qui fait en défaisant.

C’est à cette connaissance du multiple et du complexe que j’invite le lecteur. Je n’aime pas le mot « diversité », qui laisse entendre que la différence est un détail.

La différence n’est pas un détail ; c’est l’essentiel !

La multitude des langues et des cultures est la véritable richesse du monde et elle n’est mise en péril que par notre refus d’admettre la fécondité des différences.


[1] Isabelle Stengers, « Le laboratoire de l’ethnopsychiatre », préface à Tobie Nathan, Nous ne sommes pas seuls au monde, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2001.
[2] Rabban Yohanan ben Zakkaï, le créateur du Talmud, aurait vécu plus de cent vingt ans, de 47 av. J.-C. à 73 apr. J.-C.
Tobie Nathan, Secrets de Thérapeute, Paris, L’Iconoclaste, 385 pages, 22 euros
Passe sanitaire

Passe sanitaire

Un soupçon de différence

par Tobie Nathan 

publié le 23 septembre 2021  dans Philosophie-Magazine N°153 — octobre 2021

publié le 23 septembre 2021  dans Philosophie-Magazine N°153 — octobre 2021

Difficiles à comprendre, tous ces rassemblements « anti-passe sanitaire », qui ne redoutent ni la chaleur estivale, ni le froid, ni la pluie. Les manifestants avancent trois types d’arguments. Certains disent que le gouvernement prend des risques inconsidérés en imposant le vaccin, qu’il joue à la roulette russe avec leurs vies et celles de leurs enfants. D’autres que ces mesures sont liberticides, ne laissant pas le citoyen décider de se faire vacciner s’il le souhaite. D’autres, enfin, un brin complotistes, redoutent que leurs données personnelles, notamment médicales, finissent par être exploitées par de grands laboratoires pharmaceutiques, voire viennent alimenter de grosses bases de données, contribuant ainsi à la puissance des big data. 

Une histoire pourrait peut-être permettre de saisir un peu mieux le motif profond de cette colère populaire. Ce récit est antique. C’est celui d’un héros mythique de la Bible, Jephté, dixième Juge d’Israël. Fils de Galaad et d’une prostituée, rejeté par ses demi-frères, il erre un temps, chef de bande à travers les montagnes. Lorsque les Ammonites (peuple vivant à l’est des royaumes d’Israël et de Juda) déclarent la guerre aux Hébreux, les siens se souviennent de lui. C’est ainsi que Jephté, du fait de sa vaillance, est choisi pour diriger l’armée et emporte la victoire. Les hommes de la tribu d’Ephraïm, jaloux et exigeant leur part du butin, lui font la guerre à leur tour. Nouvelle bataille, nouvelle victoire de Jephté. Alors que les Ephraïmites battent en retraite, il les arrête sur les rives du Jourdain, décidé à les éliminer jusqu’au dernier. Et lorsqu’un fuyard veut néanmoins passer, les gens de Jephté lui demandent : « Es-tu d’Ephraïm ? » « Bien sûr que non », ment le fuyard. On lui demande alors de prononcer le mot « schibboleth » [« épi », « branche »]. Or les gens d’Ephraïm ne savent pas prononcer le son « ch ». Ils disent donc : « Sibboleth », signant là leur origine et leur arrêt de mort. Selon le Livre des Juges (12, 4-6), 42 000 Ephraïmites périssent ce jour-là sur les rives du Jourdain.Les troupes des descendants de Galaad et celles de la tribu d’Ephraïm parlaient la même langue – c’étaient deux tribus cousines. Il était clair que les gens de Jephté avaient besoin d’un signe de reconnaissance immédiat, qui puisse, y compris en pleine nuit, distinguer cet étranger pas si différent – juste une petite différence.

Moderne Schibboleth

Depuis, le mot schibboleth est devenu un nom commun, signifiant « signe secret permettant de reconnaître un étranger cherchant à se faire passer pour un familier ». Il y a eu depuis bien d’autres exemples dans l’histoire, comme celui de ces Allemands qui, durant la Première Guerre mondiale, cherchaient à se faire passer pour des Alsaciens. Le chanoine Wetterlé inventa alors son schibboleth pour les reconnaître. Il eut l’idée de leur présenter un parapluie en leur demandant : « Qu’est-ce que c’est ? » Les Souabes répondaient : « Regenschirm », les Badois : « Schirm » ; seuls les Alsaciens répondaient : « Barabli ! » 

C’est donc cela, le passe sanitaire, une sorte de schibboleth permettant d’identifier à coup sûr cet étranger cherchant à se faire passer pour un familier, un non-vacciné pour un vacciné. Pour ma part, cette sensation d’être un étranger démasqué, je l’ai ressentie cet été dans le café d’une petite ville de Bourgogne. J’avais présenté mon passe, et la machine avait affiché : « Invalide ». J’ai recommencé. Même réponse. J’ai regardé le garçon et j’ai eu l’impression que son regard était sévère. J’étais attrapé ; je vivais l’opprobre dans le regard des autres et risquais un procès-verbal, voire une amende… En vérité, c’était la machine du garçon qui avait « buggé ». Il avait omis une mise à jour. 

C’est alors que j’ai compris la colère populaire. Les manifestants semblent redouter l’installation d’une société du soupçon. Mais eux-mêmes deviennent soupçonneux à leur tour. À schibboleth, schibboleth et demi ! 

Le punch des amazones

Boxe en plein air

Tobie Nathan publié le 26 août 2021

De plus en plus d’amateurs revêtent les gants pour s’entraîner dans les parcs et jardins. Et parmi eux, nombre de femmes. Culte du corps, féminisme en action ou prophétie de Platon enfin réalisée ?

Article issu du magazine n°152 août 2021Lire en ligne

Flâner sur les quais de la Seine. Enfant, nourri des aventures d’Arsène Lupin, je me voyais descendre le fleuve dans la cabine d’une péniche. Aujourd’hui encore, j’entends les appels du large dans les cris des mouettes et j’aperçois quelquefois, à la pointe de l’île de la Cité, deux jeunes gens enlacés, écho de mes furtives amours d’étudiant. 

Levée du confinement. Balade sur les chemins de halage. S’il est moins romantique que dans mes souvenirs, le spectacle est certainement plus pêchu. Depuis le musée d’Orsay jusqu’au quai Branly, dans un décor de cinéma, c’est Los Angeles à Paris. Agrès, haltères, jogging… Corps dénudés, muscles dessinés, sauts à la corde à la vitesse de l’éclair, démonstrations de skateboard. Suspendus aux barres, des corps magnifiques font des démonstrations acrobatiques. D’autres, en tenue de sport, par groupes de dix ou de vingt, transpirent sous les ordres d’un coach sportif. Mon attention est attirée par les boxeurs. Il y en a partout. Et ça cogne ! On entend le bruit sourd des gants qui s’affrontent. L’initiateur encourage l’impétrant. « Plus haut la garde ! »… « Frappe ! »… « Le gauche maintenant ! Allez, plus fort ! » 

La mode est au boxing training sous la direction d’un entraîneur personnel. La boxe – sport populaire qui a longtemps permis à des jeunes gens issus de milieux défavorisés de progresser dans la société à la force de leurs poings – est devenue programme de développement personnel. On lui demande de renforcer le cœur, de sculpter les muscles, de perdre du poids, mais aussi d’évacuer le stress en exprimant une violence rentrée. Elle participe du culte généralisé rendu à la beauté des corps, à la pureté d’un esprit purgé des inquiétudes du quotidien. Le long de ces trois kilomètres de quai, mais aussi aux Tuileries, au parc des Buttes-Chaumont, au bois de Boulogne, au jardin de l’Observatoire, dans des dizaines d’espaces verts de la capitale, on honore la divinité « âme saine dans un corps parfait ». À l’exemple de Venice Beach, en Californie, ou des plages de Tel-Aviv, en Israël, on redevient grec, persuadé que la beauté du corps produit la perfection de l’âme. 

Et les femmes sont au moins aussi nombreuses que les hommes à s’emparer de ce sport de combat pour affermir leur âme. Elles cognent peut-être même avec davantage de conviction. En ce domaine, nous avons dépassé les Grecs, qui gardaient leurs femmes à la maison et les contraignaient à se vêtir d’un voile lorsqu’elles se trouvaient dans l’espace social. 

On a longtemps pensé que les Grecs avaient inventé les Amazones, ces redoutables femmes guerrières, contrepoint de leurs épouses, dans le seul but de les faire périr sous le glaive des héros. Mais les découvertes archéologiques récentes ont révélé que les femmes scythes, qui ont certainement inspiré les récits mettant en scène les Amazones, montaient à cheval et faisaient la guerre comme les hommes. 

Platon le savait certainement, qui écrivait dans le VIIe livre des Lois que, dans sa République idéale, la loi prescrirait aux femmes les mêmes exercices qu’aux hommes et qu’elles s’y révéleraient, il en était certain, aussi performantes qu’eux tant à la course qu’en gymnastique. « Il y a, remarquait-il, aux environs du Pont un nombre prodigieux de femmes appelées Sauromates, qui, suivant les lois de leur pays, s’exercent ni plus ni moins que les hommes, non seulement à monter à cheval, mais à tirer à l’arc et à manier toute sorte d’armes. » Et il concluait en affirmant qu’un État qui n’impose pas les mêmes prescriptions aux femmes et aux hommes n’est qu’une moitié de lui-même. 

Nous aurons mis deux mille cinq cents ans à réaliser la prescription de Platon. 

À lire / Les Amazones, d’Adrienne Mayor (La Découverte, 2017).

Thomas Pesquet

Des nouvelles de l’invisible…

Tobie Nathan publié le 08 juillet 2021 3 min

Article issu du magazine n°151 juillet 2021

Le spationaute français actuellement en mission dans l’espace est adulé. Avec ses photos de la Terre vue du ciel, il témoigne, à la manière d’un chaman, de ce que nous ne pouvons – ou préférons ne pas – voir.

C’est en 2016, le 17 novembre à 20h20 exactement, que naissait en France une passion pour un homme, vite partagée par les enfants, les lycéens, les hommes, les femmes, les savants, les curieux, les innocents… Bref, tout le monde ! 

Ce jour-là, Thomas Pesquet décollait à bord d’un vaisseau Soyouz pour rejoindre la Station spatiale internationale (ISS). Sur les photos, on le voit, le regard clair, presque celui d’un enfant, faire de la main un signe d’adieu. Depuis, son aura n’a cessé de croître, son nom de résonner. Le 23 avril dernier, le voilà reparti, cette fois à bord de la capsule spatiale Crew Dragon développée par SpaceX, société fondée par Elon Musk, pour assumer le commandement de l’ISS pendant six mois. Aujourd’hui, le spationaute français compte 2,4 millions d’abonnés sur Facebook, et au moins 1 million de passionnés suivent chacun de ses Tweets. Des spationautes, il n’en existe certes pas des centaines, mais tout de même, pourquoi déclenche-t-il, lui en particulier, un tel engouement ?

Dans l’ISS, comme ses collègues, il se livre à des expériences scientifiques, mais, lors de ses moments de liberté, il prend des photo­graphies – 85 000, rien que durant sa première mission. Il publie chaque jour les meilleures sur Twitter et sur Facebook. De beaux clichés de la Terre vue du ciel. Cependant, à la différence de celles que l’on peut regarder sur un atlas, elles sont commentées à la première personne. 

Thomas Pesquet nous donne des nouvelles du ciel. C’est que le ciel, pour nous autres Occidentaux, était traditionnellement habité par nos invisibles : les dieux d’abord, mais aussi les anges, toutes sortes de puissances – jusqu’au père Noël… Alors, si nous y avons envoyé un reporter, un ultramoderne Tintin…

Dans son livre Les Derniers Rois de Thulé (1955 ; dernière édition, Pocket, 2001), Jean Malaurie, ce magnifique ethnologue des régions arctiques, raconte que les Inuits, dont les communautés de quelques dizaines de personnes restent isolées durant de longs mois, expédient elles aussi un homme dans l’invisible, le chargeant de rapporter des nouvelles. Celui-là, qui voyage dans l’espace sans se déplacer, à l’aide de son petit tambour et de fumées, revient avec des informations bien réelles. La tante Unetelle, qui vit dans un village distant de plusieurs centaines de kilomètres, a accouché d’un garçon, le cousin Untel a été blessé par un ours. Et tous l’écoutent, et tous l’aiment et l’admirent.

Sur le twitter de Thomas Pesquet, avec la légende : « How it started, how it’s going »

Thomas Pesquet voyage lui aussi sans bouger. Sur les réseaux sociaux, il alterne les photos de l’espace ou de la Terre depuis les hauteurs avec celles de la capsule, où les astronautes cohabitent à onze. On le voit recroquevillé dans des espaces exigus, flottant en apesanteur. Et l’image s’impose. Tel un fœtus, il voyage dans une matrice, c’est pourquoi il ne craint rien, sourit toujours, parle positivement du monde. Il déambule dans un ventre.

Quelquefois, les Inuits chargent le chaman de découvrir, dans ce monde invisible où ils l’ont expédié, les causes du mal qui les accable sur Terre. Dans l’igloo, il reste là, couché. On le croit endormi, mais son esprit s’est échappé à la verticale par le trou du toit. Il s’en va sur la Lune consulter les invisibles.

Et Thomas Pesquet, lui, nous explique, depuis les étoiles, la source de nos malheurs, la minceur de l’atmosphère qui nous protège, la déforestation de l’Amazonie, l’embourbement des fleuves pollués, la noirceur des villes étouffées de fumée.

Mais j’ai également peur pour lui. Car si le chaman expédié sur la Lune revient avec des informations utiles, on l’encense ; s’il se trompe, on le tue.

Je n’aimerais pas que l’on fasse du mal à Thomas Pesquet. Moi aussi, je l’aime. 

—> à lire dans Philosophie Magazine